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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou

Baie-des-Iles. Où croyiez-vous donc aller?

- Je croyais que votre maison de campagne était dans les environs de Saint-Jean, et si j'avais pensé...

- Maison de campagne! Le mot est joli. Pour qui me prenez-vous? Je vais vous faire voir des choses dont
vous n'avez pas la plus petite idée dans votre Europe pourrie. D'ailleurs, puisque vous voulez chasser le

caribou, il vous faut bien aller sur la côte ouest.

Le propre des gens vraiment civilisés et raffinés est de se soumettre à leur sort; les barbares seuls sont
obstinés dans la résistance. Charles passait sa vie, depuis son arrivée dans ces tristes parages, à constater

des faits révoltants, mais en même temps la nécessité de les subir; c'est ce qu'il fit encore cette fois-là, et

d'autant mieux, que le mal de mer le prit avec une violence marquée. Barton, qui lui avait proposé

d'apprendre quelque chose de la manoeuvre afin de se rendre utile, ce qui, disait-il, est toujours agréable,

y renonça de bonne grâce quand il vit son passager étendu livide sur le pont et livré à toutes les angoisses

d'une souffrance si cruelle. Il le porta sur le lit, le soigna par le punch, par le jambon cru, par le poisson

cru, par la pomme de terre, et finit par laisser dormir le patient.

Comme si le temps eût été à ses ordres, le vent désiré se maintint pendant les trois jours. Peu à peu tout
se calma, la pluie ne tomba plus continuellement, il y eut des éclaircies; mais généralement une brume

blanchâtre flottait sur les eaux troublées du golfe Saint-Laurent, et les côtes de la Grande-Terre étaient

plus ou moins voilées dans le brouillard. Comme la goëlette ne s'en tenait pas loin, on voyait défiler les

grèves stériles, les bois de sapins sans grandeur, la verdure ruisselante d'eau, les roches moussues. Ce

n'était pas beau, mais très sauvage. Charles s'ennuyait à coeur joie, et regrettait de toute son âme l'idée

qu'il avait eue de se singulariser d'une façon si désagréable. Il maudissait son père qui l'avait fait partir,

ses amis qui l'avaient félicité de son plan, et Coralie, cause première de son malheur; puis il s'endormait.

Le huitième jour, à quatre heures du matin, Georges Barton le réveilla.

- Allons, debout, lui dit-il, on va mouiller tout à l'heure, nous sommes arrivés! Lucy vient au-devant de
nous!

- Qui est Lucy? demanda Charles en se frottant les yeux.

- Ma fille, donc! répondit Barton.

Par exception, la journée s'annonçait assez belle. Les nuages ouverts laissaient voir le bleu du ciel à
travers leurs déchirures. La goëlette entrait vent arrière dans une baie tranquille, formée par les deux

pointes d'un îlot de rocher; pas un arbre, pas un buisson, pas un brin d'herbe. À droite, une grève sur

laquelle séchaient des morues; à gauche, deux ou trois magasins en bois, couverts de toile goudronnée;

au fond, une assez grande maison à un seul étage, moitié pierres, moitié planches. Quelques hommes

circulaient çà et là, clouant des barriques ou faisant quelque gros ouvrage. Des groupes de chiens jouaient

dans l'eau, avec autant d'enfants réunis autour des barques tirées à terre. Une embarcation menée à la

rame par deux jeunes filles avec la précision que les baleiniers d'une frégate de guerre eussent pu y

mettre, arrivait sur la goëlette; une autre jeune fille tenait la barre.

- C'est Lucy, répéta Barton en bourrant une nouvelle pipe, et si vous en trouvez une autre comme elle
pour aller au large, par une bonne brise, aussi tranquille qu'au coin de son feu, faire son chargement de

harengs là où mes hommes ne prennent rien, je lui tirerai mon chapeau à celle-là!

L'objet d'un éloge aussi enthousiaste accosta vivement la goëlette, et tandis que les deux autres filles

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