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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou
Saint-Jean. Comme il s'enfonçait dans ses méditations avec un surcroît d'amertume d'autant plus marqué que le froissement de toutes ces robes blanches et l'écho de certaines phrases arrivant à ses oreilles lui pointaient fort sur les nerfs, une demi-douzaine de jeunes gens l'entoura, et on le pressa de venir boire un verre de vin, ce qu'il ne put refuser. Il remarqua dans la bande un officier qui lui parut assez mélancolique. Comme il lui fit l'honneur de lui trouver l'air distingué, il interrogea O'Lary à son sujet.
- Vous voulez dire O'Callaghan, répondit l'avocat en prenant une physionomie attendrie que Cabert trouva ridicule au premier chef. Pauvre diable! il est né ici. Il est entré dans un régiment anglais. Il est devenu amoureux de cette diablesse de Kate Sullivan, la plus jolie fille de l'Amérique assurément après Jenny Harrison. Son corps a été commandé pour la Crimée, et c'était une superbe affaire, car il était à peu près sûr de revenir capitaine, sans bourse délier; or il lui est assez difficile de délier sa bourse, par la bonne raison qu'il n'en a pas. Mais Kate lui a fait ce petit discours: « John O'Callaghan, si vous restez ici, je vous attendrai, fût-ce vingt ans. Mais si vous partez, je ne réponds de rien. »
- Et il est parti?
- Non, il est resté. Il a permuté avec un autre officier dans une compagnie coloniale, et il n'est pas capitaine; mais il voit Kate tous les jours et il attend.
- Il s'est déshonoré!
- Qui? O'Callaghan? Pourquoi déshonoré?
- Comment! son régiment va se battre et il reste auprès d'une femme!
- Ah çà, vous plaisantez? Quel mal voyez-vous à cela?
- Mais le mal, que tout le monde a dû dire qu'il avait peur.
- O'Callaghan avoir peur? Voilà une bonne idée! Non, mon cher et aimable petit monsieur, nous autres Irlandais nous n'avons pas peur, et nous nous soucions très peu de l'opinion des sots. C'est le colonel lui-même qui a conseillé à O'Callaghan de rester ici, et il n'y a pas un plus brave garçon dans le monde; et celui qui dirait le contraire pourrait s'attendre à recevoir sur la figure les deux poings d'O'Lary, qui pèsent quelque chose, ou vous en répond!
Je voudrais être chez moi, dans la rue Taitbout, pensa Charles. Il en avait assez de toutes ces violences. Mais à ce moment, on vint le prévenir que Georges Barton l'attendait à la porte. Il avait vu le colosse dans le bal avec un habit noir et une cravate cerise à points bleus; il le retrouva sur le perron en bottes de pêche montant jusqu'au ventre, avec un paletot de gros drap qui paraissait bien avoir trois pouces d'épaisseur, un cache-nez en laine tourné un nombre infini de fois autour de son cou de taureau, et un chapeau sans forme et sans couleur. Harrison était à côté de son ami; les huit fils d'Harrison derrière leur père, les six filles devant lui, et peu à peu tout le bal se trouva rassemblé.
- Il est deux heures du matin, dit Barton, il faut partir. Bonsoir la compagnie! Vos bagages sont sur ma goëlette, et vous vous habillerez là pour la mer.
- Adieu donc, mon garçon! s'écria Harrison avec un shakehands formidable. Pardon de ne vous avoir pas mieux reçu! Encore un verre de vin! La vieille femme a mal aux dents et m'a chargé de ses compliments. Versez pleins tous les verres! Y êtes-vous? Gentlemen and ladies, un hourrah pour Charles Cabert... hep, hep, hep, hourrah!
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