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La chasse au caribou

Arthur de Gobineau

 

Charles Cabert était fils d'un homme devenu passablement riche dans des affaires où il était question de
zinc. Il avait été élevé au collège comme tout le monde, en était sorti sans plus de science que ses

camarades, et, en garçon distingué, s'était fait recevoir membre d'un club où il perdait assez d'argent pour

être traité avec considération. Ses amis lui firent connaître des dames, et afin de ne pas se singulariser, il

se résolut un matin à épouser une figurante.

Son père avait d'autres desseins, et il éleva contre ce projet une assez vive opposition. Pendant huit jours,
le club fut tenu en haleine par les hauts et les bas de cette crise. Charles déclara qu'il épouserait, ou

mettrait fin à ses jours par un de ces moyens remarquables que les progrès de la science offrent aux

désespoirs modernes. Heureusement une invasion du Géronte irrité, dans son délicieux appartement de la

rue Taitbout, écarta cette cruelle alternative, Charles ne se tua pas et ne se maria pas non plus; il consentit

à partir dans la semaine pour un pays quelconque. Il est à craindre que l'ancien industriel, fort agité, ne se

soit abandonné à une pantomime indigne d'un galant homme.

Certaines situations sont pénibles pour les âmes délicates. Ne pas exécuter une résolution violente,
annoncée à l'avance, coûte beaucoup, surtout en présence d'un monde où se trouvent toujours des gens

enclins à adopter des interprétations désobligeantes. Au fond du coeur, Charles fut pourtant satisfait que

soit père ait pris des mesures pour empêcher l'impétueuse Coralie de venir lui peindre les horreurs de la

situation d'une amante abandonnée; la tendresse de son coeur en murmura, mais il y gagna du calme. Sa

seule affaire resta de décider en quels lieux il allait porter sa mélancolie. Ce point voulait être pesé

d'après toutes les règles de l'art.

Avant tout, l'important était de montrer à la galerie l'excès de ses souffrances. Ceci ne pouvait s'indiquer
que par la force des distractions auxquelles il aurait recours. Cette considération excluait naturellement

l'idée d'un voyage sur les bords du Rhin, en Suisse, en Angleterre et même en Italie. De telles

promenades ne sauraient appeler sur ceux qui les exécutent aucune espèce d'intérêt. Il y a peu d'années,

en s'enfonçant dans la direction de l'Espagne, on aurait eu plus de chances d'ébranler les imaginations.

C'eût été s'exposer, ou mieux, paraître s'exposer à quelques fatigues insolites, et donner à entendre qu'on

allait affronter les moeurs dangereuses des imitateurs de l'Impecinado. Mais depuis la création des

chemins de fer de la Péninsule, les illusions de ce genre s'affaiblissent. Après avoir cherché quelque

temps, Charles se rappela que plusieurs semaines avant la catastrophe dont il était la victime, il avait

soupé chez un de ses amis avec un Anglais bon vivant, lequel avait raconté des histoires de chasse et

obtenu un succès estimable par un récit très embrouillé dont Terre-Neuve avait été le théâtre; le fait avait

été jugé piquant et nouveau. Charles résolut d'aller aussi en Terre-Neuve; c'était bien préférable à un tour

en Orient, qui, dans tous les cas, vous expose à prendre un vernis d'archéologue, inconvénient à éviter. Il

annonça sa résolution; elle surprit. Personne de son intimité ne savait au juste où était Terre-Neuve,

preuve frappante de la sagesse du parti auquel il s'était arrêté.

Il se composa un costume de chasse. Les bottines étaient admirables; justes aux pieds sans les serrer, d'un
cuir souple qui ne prenait pas l'humidité, pourvues de semelles fortes sans être dures, couronnées à

l'exposition de 1865. Les courses à cheval devant être fréquentes à son avis, et souvent nocturnes, il fit

confectionner des étriers pourvus de lanternes; une tente d'une invention merveilleuse, pouvait au besoin

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