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Arthur de Gobineau - Adelaïde

qui, par parenthèse, lui allait à merveille, ne sortait pas de l'embrasure d'une porte où il était a moitié
caché par un rideau. Il était pâle comme un mort. Vers une heure du matin, Adélaïde, belle à tourner la

tête à l'univers, d'une gaieté étourdissante, ayant semé a droite et à gauche mille mots charmants qu'on

répétait, n'avait pas quitté une minute le bras de Christian fou, ivre, délirant de bonheur (le bonheur lui

sortait par tous les pores, au brave garçon, et le camélia qu'il avait à la boutonnière semblait le respirer).

Comme on venait de finir une valse, le couple heureux se promenant en tous sens, recueillant partout des

sourires, arriva à la porte où se tenait Rothbanner adossé contre la boiserie. Adélaïde s'arrêta devant cet

homme, qui de pâle devint livide. Elle le considéra un instant sans parler, puis d'une voix pénétrante, elle

lui dit en le regardant dans le fond des yeux d'une façon singulière:

- Veux-tu que je le chasse?

- Oui, répondit Frédéric.

Mon Dieu! ce n'est pas grand'chose qu'un oui, pas plus qu'un non, et il ne faut guère de temps pour
énoncer de pareils monosyllabes. Mais si vous voulez un peu vous représenter la nature molle et pliante

de Frédéric, et ce qu'il lui avait évidemment fallu de tortures pour le harasser jusqu'à l'expression si nette

et si absolue d'un désir, vous serez d'avis que jamais parole humaine n'a contenu plus de passion que ce

oui là.

Il était à peine prononcé que, se tournant vers son partner, et dégageant son bras du sien, mademoiselle
d'Hermansburg s'écria:

- Mon cher Christian! comme vous me fatiguez! Depuis un mois tout à l'heure, si je calcule bien, vous
me répétez, chaque soir que Dieu fait, la même chose. Savez vous ce qui en résulte? C'est, et je l'ai appris

ce soir par hasard, qu'on prétend que je vous épouse! Allons donc! Faites-moi l'amitié de me laisser

désormais tranquille et jusqu'à ce que ces bruits ineptes aient cessé tout à fait, je vous défends de me

parler. Monsieur Rothbanner, donnez-moi votre bras s'il vous plaît.

Georges de Zévort se trouvait là; il entendit ces propos aussi distinctement que je vous les dis; il n'eut
que le temps tout juste d'étendre les bras pour y recevoir le pauvre Christian qui tomba comme foudroyé.

On lui fit prendre un verre d'eau, on l'emporta chez lui; il en fit une maladie, je ne sais laquelle, et on

prétend même qu'il en a contracté un tic nerveux incurable. Quand madame Rothbanner apprit les

nouvelles, elle demanda ensuite ce qu'était devenue sa fille; personne n'en savait rien. Seulement on

l'avait vue prendre le bras de Frédéric. Ils n'étaient plus au bal ni l'un ni l'autre. Le temps de s'en assurer,

le temps d'appeler la voiture, de la faire avancer à travers une queue interminable, tout cela dura, et il se

passa bien deux heures avant qu'Élisabeth exaspérée pût rentrer chez elle. Il lui fut impossible de savoir

où était son mari, où était sa fille; toutes les portes étaient fermées à clé excepté la sienne et elle n'était

pas femme à prendre ses domestiques pour confidents. Maintenant je vous laisse vous la figurer, seule

dans sa chambre pendant cette nuit-là. Imaginez un peu l'état de cette âme toute domination, toute

puissance, tout orgueil... que de haine, n'est-ce pas?

Le lendemain s'ouvrit, pour les deux coupables, un paradis d'enchantement. Toutes leurs passions
satisfaites à la fois! Victoire, vengeance, amour, bien joué, tout cela formait la part d'Adélaïde; celle de

Frédéric se composait d'une jalousie détruite, d'une atroce souffrance abolie, d'une passion arrivée par la

résistance au dernier degré d'insanité et qui n'avait plus rien à souhaiter! Nous ne pouvons guère nous

représenter, nous autres gens paisibles, ce que peuvent être, ce que doivent être, ce que sont

nécessairement les transports de fous pareils. Pour peu que les lois physiques s'appliquent à l'amour

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