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Arthur de Gobineau - Adelaïde
été trop pour ramener une nature aussi véhémente, et je ne connais personne à qui j'eusse conseillé d'entreprendre une telle éducation. Cette observation nécessaire pourrait bien, je le sens trop, réduire à néant toute une théorie. Rothbanner, nous le connaissons, est assurément un homme distingué; les gens spéciaux, les militaires, vous diront qu'il a introduit une amélioration notable dans la construction de la culasse des obusiers; il passe à bon droit pour bon administrateur; on l'aime fort dans le monde où il ne porte que les meilleures façons et le ton d'une bienveillance universelle. Mais avec tout cela, il me fait exactement l'effet d'un chapeau de Paris: c'est ravissant, bien chiffonné, d'un air exquis, ça coûte très cher, et quand on analyse le fait, ça ne vaut pas quatre sous de bon argent. Les gens comme Rothbanner sont comme les vélocipèdes: ils ne roulent que sur les trottoirs. Hors des trottoirs ça tombe. Moi, j'aime mieux les gens qui sont gênés sur les trottoirs, mais qui peuvent très bien marcher dans les bois.
Quoi qu'il en soit de ma digression, voilà Adélaïde revenue où elle voulait aller et installée au coeur de sa conquête. Élisabeth n'eut pas même une heure devant elle pour organiser les barricades. Aussitôt qu'aux yeux de toute la maison attendrie les deux femmes se furent embrassées, Adélaïde suivit sa mère dans sa chambre, poussa le loquet, s'assit et fit le discours suivant
- Madame, puisqu'il vous a plu de faire le malheur de ma vie, vous ne trouverez pas mauvais que j'use de même envers vous. Vous devez bien sentir que la partie n'est pas égale entre nous.
- Vous êtes la plus forte?
- Assurément, et je ne compte pas vous rien céder.
- Je m'y attendais et c'est pourquoi je vous cède tout. M. Rothbanner est ici et je vais le faire appeler.
Le verrou ouvert, Élisabeth sonna, fit demander son mari; celui-ci se présenta. Elle sortit et le laissa seul avec Adélaïde. M. Rothbanner prenant un air digne et froid rendit à la jeune demoiselle les lettres qu'il en avait reçues depuis le séjour chez la tante Thérèse et se jeta dans les considérations les plus vraies, les plus incontestables sur le présent et sur l'avenir. Il prouva sans peine que sa conscience d'honnête homme était engagée à mettre fin à une situation injustifiable à tous les égards; qu'il se considérerait comme le dernier des misérables s'il avait la faiblesse de dévier de son devoir si clair, si naturel, si nécessaire; il peignit vivement et avec sensibilité la reconnaissance dont lui, le cadet sans ressources, était et devait être pénétré pour une femme qui avait fait sa fortune; il se condamna pour ce qui avait eu lieu et supplia Adélaïde de se marier. Il parla très bien, oh! très bien! et quand il eut fini, il se leva et voyant qu'Adélaïde regardait fixement devant elle et ne répondait pas un mot, il sortit. Elle avait perdu la troisième manche.
Ma foi! huit jours n'étaient pas passés que Christian Grünewald lui faisait la cour. Vous savez bien, ce petit Christian, mon cousin, qui avait un si joli cheval provenant des haras du feu roi de Wurtemberg? Vous ne vous en souvenez pas?... Enfin, cela importe peu; ce qui est certain, c'est qu'il se mit, comme je vous le disais, à lui faire la cour, et il fut très bien accueilli par elle. On commença à en parler partout. Chez madame de Stein on dit même que la corbeille avait été commandée à Paris. Madame Rothbanner, discrètement interrogée, ne répondit pas précisément, mais laissa entendre qu'on ne lui parlait pas de choses impossibles. Ce que le monde voyait de la façon la plus positive, c'est que la santé d'Élisabeth assez chancelante depuis quelque temps se rétablissait à vue d'oeil, et l'air de félicité parfaite établi sur son visage était de nature à pousser toutes les femmes d'un certain âge à épouser des jouvenceaux. On était au plus fort de cette affaire qui intéressait la société entière quand le ministre de la guerre donna son grand bal annuel.
Quelques personnes remarquèrent de bonne heure que Rothbanner dans sa grande tenue d'aide de camp,
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