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Arthur de Gobineau - Adelaïde
et qu'elle avait grand soin de passer à sa pupille.
Dès l'âge de quatorze ans, Adélaïde avait su ce que M. Rothbanner faisait dans la maison et comme miss Dickson ne lui ménageait pas les commentaires sur ce point, ce que sa jeune tête n'eût pu encore concevoir lui était facilement élaboré et transmis dans sa réalité la plus authentique par les connaissances supérieures de la demoiselle anglaise. Supposons un instant que le docteur Gall eût pu interroger la tête charmante de mademoiselle d'Hermansburg, je ne fais pas de doute qu'il y eût reconnu à un degré suprême l'organe de la combativité, et, en effet, l'amour de la lutte dominait tous les autres penchants d'Adélaïde, et pendant la vie entière de cette héroïne, ces penchants étant, grâce Dieu, devenus des passions, avec le temps l'amour de la bataille a chez elle prédominé sur tous les autres genres d'amour. Elle s'imagina vers sa seizième année que ce serait la plus belle chose du monde que de se jeter à la traverse des sentiments de sa mère, et de détourner de son propre côté, à son profit exclusif, ce qui devait avoir tant de valeur puisqu'on paraissait y tenir si fort. Outre ce qu'une conquête avait en elle-même de désirable et de glorieux, outre qu'il était à regretter qu'à seize ans on n'eût pas encore pris garde à elle, outre que le bien d'autrui est nécessairement plus enviable que celui qui n'appartient à personne, comme sa mère était en définitive l'être le plus puissant dont elle eût la notion, elle ne conçut rien de si chevaleresque, de si vaillant, de si hardi, de si digne d'admiration que d'affronter sa mère, et si elle pouvait, de la battre et de la dépouiller. Remplie d'un projet si généreux, elle ne perdit pas une minute a en poursuivre la réalisation, et, subitement, sans transition aucune, Frédéric Rothbanner se vit l'objet des attentions passionnées et bientôt des déclarations brûlantes de ce petit monstre, la plus jolie, la plus spirituelle, la plus séduisante des filles de la Résidence.
Il en éprouva d'abord l'étonnement le plus prodigieux. Il refusa d'y croire. Il chercha à fuir l'enchanteresse, mais la chose était difficile puisqu'il lui fallait passer sa vie dans la maison. Il aurait dû peut-être prévenir la comtesse; mais il était si doux, si poli, si éloigné de tout ce qui ressemble à des violences, qu'il lui eût été dans tous les cas fort difficile d'aborder une pareille démarche dont les conséquences l'épouvantaient. Épouvanté! Il le fut bientôt plus encore quand, aux attendrissements, aux regards profonds succédèrent des scènes pathétiques et des menaces véhémentes de se tuer. Un soir, la comtesse qui avait dû rester très tard à la cour à cause d'une réception de prince voyageur, rentra sans défiance, et toutes les infortunes du monde étaient consommées. Frédéric s'était indignement conduit; son désespoir étant sans bornes, il se condamnait sans ménagements; il comprenait très bien, trop bien que ce n'était pas une excuse que de mettre au défi tous les patriarches de l'Ancien Testament, et notamment le plus convenable de tous, d'avoir pu affronter une pareille aventure; le fait est qu'il avait tort, impossible d'en revenir, et la faute commise, le remords, au lieu d'étouffer l'amour, donna des forces à ce qui n'aurait presque pas même été une fantaisie, et si bien qu'il devint passionnément épris de l'ange des ténèbres dont la griffe tenait son coeur.
Et elle aussi, Adélaïde devint éprise de lui à la rage. Vous pensez que je n'ai nulle intention de vous faire l'apologie de ce petit satan; mais il ne faudrait pas être injuste non plus. Détestablement élevée, complètement abandonnée dès sa petite enfance, n'ayant jamais trouvé en sa mère que l'indifférence la plus glacée, et commençant à sentir que, dans la mesure où sa beauté se développait, elle allait y faire naître la haine; douée, comme je l'ai dit, de la fureur des combats, fureur en soi admirable et qui n'est pas l'indice d'une âme vulgaire, elle n'avait rien fait jusqu'alors qui ne fût coupable sans doute, mais rien non plus qui fût de bas-lieu. Si on avait pu lui donner Frédéric comme elle le voulait, certainement elle se serait mise à l'aimer tout de bon, et je ne vois aucune raison pour penser qu'elle n'eût pu devenir une excellente et digne femme, si peu qu'elle eût été éloignée du milieu déplorable où eIle avait vécu jusqu'alors. J'ajouterai, cependant, que la direction d'une main sage, ferme et d'une âme grande n'eût pas
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