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Arthur de Gobineau - Adelaïde
n'en veut pas démordre jusqu'à présent; mais cette fantaisie passera et je tiens à ce qu'Adélaïde reste chez sa tante Thérèse jusqu'à l'époque de son mariage. Elle y est parfaitement heureuse; et vous comprenez que même ce qu'il y a de passion dans sa tendresse, pour moi m'oblige à un sacrifice, le plus grand que je puisse faire assurément! celui de me séparer pour un temps d'une enfant si chère et qui jusqu'à présent ne m'avait jamais quittée!
De son côté Adélaïde disait à qui voulait l'entendre: - Ma mère sera certainement malheureuse avec M. Rothbanner; elle n'eût pas dû se remarier; mais ce n'est pas à moi, sa fille, qu'il appartient de la blâmer; je ne puis voir et je ne vois que ses périls! C'est la meilleure des mères: quoi qu'elle fasse, par un sentiment exagéré de son affection, je sais que je lui suis indispensable. Je lui sacrifierai mes goûts, ma vie! Je ne veux qu'elle, je n'aime qu'elle! Je retournerai auprès d'elle et je ne me marierai jamais!
Elle se mit en devoir de tenir parole. On lui présenta, vous vous en souvenez peut-être, Philippe de Rubeck; soixante mille thalers de revenu en bien-fonds, beau nom, trente-cinq ans, jolie figure, elle le refusa! À la suite comparurent deux ou trois autres prétendants qui n'étaient guère moins convenables. Ils furent évincés de même. La grande-duchesse s'en mêla et fit venir Adélaïde pour la sermonner. Celle-ci pleura excessivement, demanda sa mère, voulut sa mère, eut une attaque de nerfs, si bien que notre excellente souveraine, n'y voyant que du feu, se tourna entière au parti d'Adélaïde et dit à deux ou trois reprises que Madame Rothbanner n'avait pas raison.
Celle-ci commença à se trouver dans un certain embarras; mais elle tomba bientôt dans une perplexité pire. Elle avait l'habitude assez judicieuse d'aimer à a se rendre compte de tout. Les principes sont choses admirables; malheureusement, dans l'état d'imperfection où s'agite la nature humaine, ils nécessitent des applications rarement irréprochables. Il arrivait à Élisabeth d'exécuter des visites domiciliaires chez son mari pendant que celui-ci était dehors. Un beau jour elle tomba sur un billet d'Adélaïde, et bien que le texte fût insignifiant, ou pour mieux dire incompréhensible, il en résultait que ce billet avait eu des frères aînés, et aurait certainement des cadets en quantité inappréciable. Cette découverte conduisit Madame Rothbanner à éclaircir de plus en plus près la conduite de Frédéric; elle ne fut pas tout à fait certaine que, sous prétexte d'affaires de service, il s'absentait de la ville, mais elle eut tout lieu de le soupçonner. Le fait est que les chevaux du mari étaient surmenés. De sorte que pressée de toutes parts, blâmée par la grande duchesse, tenant surtout à conserver sa position de mère incomparable, clé de la manoeuvre qu'elle suivait, se voyant tournée par l'ennemi, que dis-je! devinant cet ennemi possesseur des plus belles intelligences dans la place, elle se décida à un changement de front, écrivit à Adélaïde que ses supplications l'avaient vaincue, l'alla chercher elle-même chez la tante Thérèse et la ramena en triomphe. Il n'en est pas moins vrai qu'ayant gagné la première manche, elle venait de perdre la seconde, et elle avait trop de sens pour chercher à se le dissimuler. Aussi ne montra-t-elle aucune humeur ni en public, ni en particulier.
Mais je m'aperçois que, me laissant trop entraîner par le courant des faits, je ne vous ai pas arrêtés assez longtemps sur la personne même d'Adélaïde. Il est cependant essentiel de vous faire bien connaître cette remarquable créature, et pour la juste appréciation que vous pouvez désirer faire de ce que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer, et pour celle de ce qui va advenir. Très belle, très intelligente, d'une intelligence aventureuse et sans scrupule aucun, outrageusement gâtée par son imbécile de père, pour qui elle avait le plus souverain mépris, absolument abandonnée, même ignorée par sa mère, que des occupations de toute nature absorbaient, Adélaïde avait eu pour unique guide dans la vie sa gouvernante anglaise miss Dickson, très sentimentale, très adonnée à la philosophie nuageuse, aimant le sherry, ne détestant pas le grog et se saturant en secret de romans français capables de faire rougir des gendarmes,
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