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Arthur de Gobineau - Adelaïde

devenir pesante, moi et non pas lui, ma volonté, non la sienne, décidera de la rupture.

Quand elle vit Rothbanner pour la première fois, il lui plut assez pour qu'elle le marquât dans sa pensée
du signe de sa possession. Elle prit juste le temps de se convaincre qu'il avait du coeur et tout fut fait

ainsi qu'elle l'avait décidé. Il va sans dire que Rothbanner se trouva d'autant plus heureux qu'il ne douta

pas de l'avoir perdue.

Les choses marchèrent ainsi très bien pendant cinq ans et chacun peut porter témoignage comme je le
fais moi-même, que pas une distraction, pas une marque d'ennui ne fut surprise chez l'amant. Madame

d'Hermansburg avait alors quarante années échues et les choses allaient à merveille, quand, aussi

sottement et mal à propos que tout ce qu'il avait fait dans sa vie, son mari s'avisa de mourir, ce qui fut le

signal de la catastrophe, car il se découvrit alors des mystères que personne n'aurait jamais été

soupçonner.

Au bout d'un an de deuil, la comtesse qui depuis dix-huit mois environ paraissait souvent préoccupée et
d'une gaieté un peu extrême, pressa Rothbanner de reconnaître ce qu'elle avait fait pour lui, en mettant fin

par un mariage à l'irrégularité de leur position. Rothbanner fut surpris, et, ce qui n'était pas adroit, il faut

en convenir, montrant plus de bonne foi que d'amour, il le laissa voir. Du reste il y avait de quoi

s'étonner: la comtesse, de sa nature esprit fort, ne s'était jamais beaucoup préoccupée des questions

au-dessous d'elle. Son rang dans le monde, son sang-froid, et, pour tout dire, son audace, avaient toujours

commandé et obtenu le respect, et il était convenu qu'on lui pouvait et devait passer beaucoup de choses.

Rothbanner objecta à la fantaisie de la dame que sa délicatesse s'opposait absolument à satisfaire le désir

exprimé; il était pauvre et paraîtrait avoir abusé de son influence pour des motifs peu honorables; on le

croirait d'autant mieux qu'en définitive une fort grande différence d'âge existait entre lui et la comtesse, et

les unions contractées malgré de pareils empêchements donnent toujours à gloser. Ensuite, il était

catholique, la comtesse protestante, et sa famille à lui, qui fermait aisément les yeux sous le manteau de

la cheminée, trouverait certainement à redire, et très fort, à une sorte de renonciation publique à des

principes héréditaires. Enfin, et c'était là son suprême argument, il répéta à satiété qu'il ne voyait pas

pourquoi un bonheur si long, si soutenu, si exempt de nuages serait troublé, évidemment troublé, par la

manie de changer le bien en mieux.

Tout cela fut bien dit, bien exposé; cependant la comtesse demeura ferme dans sa proposition, et ne
daignant prendre au sérieux qu'une seule des objections, elle s'en alla un matin, sans rien dire à Frédéric,

trouver l'Évêque de B. Elle fit part au prélat de son désir de se convertir. Le prélat qui n'y entendait pas

malice, fut naturellement touché et enchanté. La néophyte avait justement le genre d'esprit qu'elle voulait

avoir. Elle alla au devant de toutes les instructions, étourdit les abbés qu'on lui donna pour maîtres par la

vérité et l'orthodoxie de ses connaissances théologiques, et, ma foi, par un beau dimanche, le troisième

après Pâques, je crois, elle fit tranquillement son abjuration dans la cathédrale de B. à la satisfaction

profonde du public. Le lendemain elle revint à la charge auprès de Rothbanner et le somma de l'épouser.

La conversation entre les deux contendants fut d'abord affectueuse et parfaitement tendre; puis elle devint
un peu sèche, et quand la comtesse se fut bien convaincue que la victoire ne viendrait pas toute seule, elle

prit son parti et mit le fer sur la gorge de l'antagoniste.

- Ainsi, bien définitivement, lui dit-elle, en le regardant avec des yeux dont il n'avait pas encore vu
l'expression âpre et décidée, ainsi vous ne consentez pas?

- Je ne peux pas.

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