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Arthur de Gobineau - Adelaïde
toujours et tu me rejetteras sans cesse, tout cela pour être honnête à tes propres yeux et lorsque tu n'es pas assez aveugle pour croire jamais l'être devenu!
- Je te le jure!
- Ne jure rien ou tout ce que tu voudras, tu n'es qu'un lâche, mais lâche comme tu es, je t'aime! je me rends et me rendrai toujours!
Vous le devinez bien: la pauvre fille ne voyait que trop juste, ne disait que trop vrai. Cette scène-là, ce raccommodement fut suivi de dix scènes en sens contraire qui en amenèrent dix autres contrastantes. La maison était un enfer, bien que les apparences furent gardées toujours. On se douta bien au dehors de quelque chose et je n'aurais pas conseillé à des bourgeois de mener cette petite vie; mais comme il n'y eut pas d'éclat bien clair, la bonne compagnie protégea les siens et le grand-duc qui avait assez aimé le feu comte de Hermansburg ne voulut jamais souffrir le moindre propos contre sa fille. Madame Rothbanner fut sublime dans son genre: elle céda ne pouvant mieux faire, et ne se découragea jamais. Il en résulta quelque chose d'assez bizarre et qui aurait pu surprendre également les deux femmes; à force de lutter ensemble et de se trouver également inépuisables en ressources, en haine, en courage, elles prirent l'une pour l'autre cette estime secrète que l'énergie inspire aux gens énergiques, même les plus ennemis et, en outre, un beau matin, elles se trouvèrent absolument unies dans l'intensité du même mépris pour ce pauvre Rothbanner. Je les ai tous connus dans un temps où le malheureux n'osait plus venir à table, encore bien moins paraître devant ses femmes à aucune heure du jour, et, quand il n'était pas de service, par conséquent forcé de passer le temps hors de chez lui, il s'arrangeait de façon à dormir toute la sainte journée et à n'être sur pieds que pendant que ces dames allaient dans le monde ou reposaient dans leurs lits. Il devint comme une espèce de spectre et c'est ainsi que les années de la jeunesse se passèrent pour lui et pour Adélaïde, absolument dégoûtée de son idole.
Si je vous détaillais un roman, je ferais tranquillement ici mourir l'un et l'autre d'épuisement, de confusion, de douleur. Il y aurait de quoi. Mais pas du tout. Les choses n'ont guère de ces conclusions dans la vie réelle. Quand ce diable de Rothbanner eut attrapé quarante ans et un ventre assez respectable, et que surtout il eut inventé sa fameuse culasse à mortier, sa jalousie à l'endroit d'Adélaïde était devenue fort traitable. Quant à l'amour, depuis longtemps ce sentiment avait disparu pour lui comme pour elle. En somme, madame Rothbanner pouvait être considérée comme victorieuse sur toute la ligne. Elle possédait, sans nul partage, un époux qui, désormais, ne valait ni plus ni moins qu'un autre. Je ne peux pas deviner par quelle fantaisie de vieille fille Adélaïde voulut alors se marier. On lui fit épouser un chambellan; mais avant la fin de l'année elle planta là son mari et revint vivre chez sa mère. Ces femmes avaient une telle habitude de se détester et d'employer l'esprit que le ciel leur a donné à aiguiser des mots sanglants l'une contre l'autre et à torturer Rothbanner, dernière et comique marque d'attention qu'elles ne lui ont pas retirée, qu'on les voit décidément inséparables, et telles gens qui disent s'aimer ne se tiennent pas de cette force.
J'ai dîné l'autre jour avec le colonel Rothbanner; la raison en est qu'il désire passionnément la croix de Louis le Pieux; je pense pouvoir la lui faire atteindre. C'est ce qui m'a remis toute cette histoire en mémoire; n'ayant rien de mieux à vous offrir, je vous l'ai racontée.
Pendant ce récit du baron, la ravissante madame de Hautcastel avait, dans le fond de son fauteuil, pris une ou deux fois un air assez scandalisé; elle poussa alors un profond soupir et en manoeuvrant son écran dans sa main divine, elle posa son petit pied sur le chenet, sans dire un mot. Georges de Hamann, regardant la pendule, s'aperçut qu'il était temps d'aller faire un tour chez la princesse Ulrique-Marie, et
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