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Arthur de Gobineau - Adelaïde
En effet, il entra un matin chez Adélaïde, s'assit à côté d'elle et lui prit la main. Elle se laissa faire et le regarda froidement
- Me comprends-tu? dit-il avec une douceur douloureuse.
- Parfaitement, répondit-elle; vous n'avez la force ni de me vouloir ni de renoncer à moi?
- Puis-je te vouloir?
- Assurément non.
- Puis-je renoncer à toi?
- Je puis renoncer vous et je l'ai fait.
- Tu l'as fait?
- Je me marie.
- Et c'est à moi que tu oses...
- D'abord vous savez qu'il ne m'est pas si difficile d'oser; vous ne savez pas vouloir, mais j'ai cette science-là. Je me marie, vous dis-je, à un homme que j'estime, à un homme que j'aime; et, tenez, au point où en sont les choses, je ne sais pourquoi je ne serais pas sincère, à un homme qui m'est plus cher que vous ne le fûtes jamais. Le mot est dit: je ne le retirerai pas.
Et parlant ainsi, elle regarda fixement Frédéric, car, le connaissant comme elle faisait, elle savait quel poignard elle enfonçait dans le plus profond de son coeur. Ce coup-là le rétablit soudain en parfait équilibre avec lui-même. Jaloux, sa passion dominante excitée le fit nager en pleine eau dans la volonté qu'elle suggérait et qu'il ne tirait jamais d'ailleurs. Furieux, il saisit Adélaïde par le bras:
- Aime-le, ne l'aime pas, si tu le revois, si tu le regardes, je le soufflette et je le tue!
- S'il se laisse tuer; mais de toutes manières il vaut mieux que vous. Pas de ces façons-là, M. Rothbanner! Que voulez-vous? Avez-vous la prétention de me faire passer mon existence entière dans la position odieuse que nous nous sommes créée, vous et moi? L'amour que j'ai eu pour vous, vous accorde-t-il cette prérogative inouïe de me condamner au malheur et à l'isolement éternel? C'est là ce que vous appelez votre amour?
- Je n'ai rien à expliquer, rien à justifier... Tiens, Adélaïde, j'ai eu tort: je n'aime, je n'aime que toi, je ne peux pas, je ne veux pas te perdre. Impose-moi telle condition que tu voudras: j'y souscris et je te jure que je la tiendrai!...
- Tu ne tiendras rien, je ne veux pas te tromper, je t'ai menti! je n'aime pas cet homme. Je n'aime que toi, je n'aimerai que toi! Tant que je vivrai, tant que je respirerai, il n'y aura que toi au monde pour moi! Mais je te méprise, entends-tu bien, autant que je t'aime! Tu me trahiras, tu m'abandonneras, tu me vendras comme tu l'as déjà fait et cela non pas pour un bien, non pas pour une vertu, tu n'en as pas! mais pour la peur honteuse de quelques phrases dont tu ne crois pas le premier mot! Il te faut pourtant le savoir, j'aurai la triste et poignante joie de te le dire une fois dans ma vie: tu m'as perdue et tu as fait de moi ce que j'ai bien l'intelligence de connaître que je suis; non pas pour m'avoir prise puisque c'est moi qui t'ai pris, mais pour n'avoir pas su me garder. Tu vas me reprendre et tu me rejetteras encore et tu me reprendras
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