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Arthur de Gobineau - Adelaïde
comme au reste des choses de ce monde, il est clair que la force d'expansion est en raison des obstacles qu'elle fait sauter et que la fille la plus aimante du roman bénin d'Auguste Lafontaine, le jour où elle épouse par devant le notaire le plus candide, le plus adoré des commis de chancellerie, ne saurait l'aimer comme une Adélaïde! Reste à savoir si l'amour d'une Adélaïde ne nous ferait pas nous-mêmes éclater comme une machine à vapeur mal construite. Du matin au soir, Frédéric et Adélaïde ne se quittaient plus; on les rencontrait dans les bois, pendus au bras l'un de l'autre. Cette fille singulière avait du goût pour tout, du talent pour tout. Elle lisait les vers comme personne, chantait comme autrefois la Sontag, donnait à la musique des sens que personne n'avait été chercher. De tout cela après bien autre chose, elle grisait Frédéric et ils cueillaient ensemble des pervenches et des germandrées! On rentrait tard pour dîner, on ne s'imposait aucune contrainte devant Élisabeth, et chacun sut par la ville que, décidément, cette chère Adélaïde s'était habituée à son beau-père et lui montrait beaucoup d'amitié. On félicita l'heureuse madame Rothbanner, qui, fière comme le cacique indien attaché par l'ennemi au poteau de torture, accueillait ces compliments avec le plus doux sourire.
Au bout d'un mois, la scène changea; Frédéric se dit à lui-même: je suis indigne de vivre!
Entre nous, je crois qu'il était la machine à vapeur mal construite, pas trop capable de porter l'amour d'une Adélaïde. Il commença à devenir sombre. Peut-être avait-il dit à madame sa femme quelques mots offensants dans les jours de sa félicité; il devint doux comme une fille. Il trouva sa victime angélique et fut remercié avec larmes. Adélaïde prit la chose de très haut et maltraita vivement l'un et l'autre. Ce n'était pas une nature à concessions. Ce que voyant, Frédéric formula quelques vérités morales d'une grande portée, d'où résulta une explication violente dans la chambre d'Adélaïde. De paroles en paroles on s'échauffa et ce matin-là Frédéric déjeûna en tête à tête avec Élisabeth. Il voulut, cependant, dans la journée, monter chez mademoiselle d'Hermansburg pour lui faire apprécier un plan de conduite entièrement nouveau dont l'idée lui était venue; mais il apprit que sa belle-fille était allée passer la journée chez une de ses amies. Ce jeu-là continua pendant quatre ou cinq jours. Frédéric devint troublé et inquiet; Élisabeth toujours résistant, toujours espérant, toujours luttant du moins, mais se sentant cruellement maltraitée par le sort qu'elle s'était fait, continua en y usant les ressorts de sa volonté, à garder la couverture de mansuétude dans laquelle elle avait jugé indispensable de s'envelopper.
Le cinquième jour, la mère de l'amie d'Adélaïde demanda à madame Rothbanner si elle agréerait la recherche que le Comte de Potz se proposait de faire de sa chère fille. Depuis cinq jours les jeunes gens se voyaient chez elle et paraissaient sympathiser. Élisabeth ne se trompa pas une minute sur le sens de ce nouvel intermède et elle eut le double courage et la prudence admirables, d'abord de témoigner des doutes quant à l'acquiescement de sa fille à un mariage, secondement de ne pas dire un mot à son mari. De cette façon elle s'innocentait d'avance aux yeux du monde des extravagances qu'Adélaïde pouvait méditer et elle n'éveillait pas elle-même chez Frédéric cette jalousie qu'elle avait appris à connaître et dont elle savait les conséquences. Il est curieux que les passions de ce dernier ordre-là, ont d'autant plus d'énergie et de cruauté que ceux qui les éprouvent sont plus faibles.
Le pendant exact de ce qui s'était produit avec Christian arriva avec M. de Potz, c'est-à-dire qu'Adélaïde s'attacha par les attentions les plus délicates à lui tourner absolument la tête et y réussit parfaitement. On parla de leur union comme d'une chose assurée. Rothbanner l'apprit et pendant quelques jours sembla disposé à y prêter les mains. Il en plaisanta avec Adélaïde elle-même; cependant les deux femmes intéressées à suivre les mouvements de son coeur le virent bientôt devenir sombre, inquiet, absorbé; l'une et l'autre, avec des sentiments à coup sûr bien différents, prévirent que sa maladie allait aboutir à une crise.
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