Adelaïde
Arthur de Gobineau
Madame de Hautcastel arrangea commodément sa jolie tête sur le dossier de son fauteuil; chacun fit silence et le baron parla en ces termes:
L'année même où Frédéric Rothbanner sortit de l'académie militaire pour entrer aux chevau-légers, Élisabeth Hermansburg le distingua. Ce fut une sorte de coup de théâtre. Rien n'avait préparé la société à une chose si singulière, et, dans le premier moment, les clameurs furent infinies. Le gros Maëlstrom, soupirant déclaré de la comtesse depuis des années, et surtout Bernstein dont les folies pour elle étaient si connues, folies qu'incontestablement elle avait encouragées, jetèrent feu flammes, et ne manquèrent pas de partisans. Le grand-duc lui-même, se laissa toucher par l'indignation générale et adressa à la coupable une épigramme si aiguë qu'elle aurait dû en être transpercée; mais elle répondit vertement à Son Altesse Royale, et sous une couverture tellement respectueuse, que les rieurs passèrent de son côté. Bref, ce qui était fut et resta tel sans qu'on y pût rien changer. Au bout de six mois tout le monde, sauf les deux transis évincés, en avait pris l'habitude, et il n'en était plus question.
Cependant, en apparence du moins, rien de plus absurde. Élisabeth avait trente-cinq ans et était dans l'éclat parfait de sa beauté, avec une réputation d'esprit grandissant tous les jours et qu'il était impossible de surfaire. De son côté Rothbanner, pour faire admettre son bonheur, n'exhibait que ses vingt-deux ans, une jolie tournure et rien encore de cette valeur intrinsèque qu'on lui a reconnue depuis. Ce joyau était alors caché dans sa coquille. Pour déterminer ce qui était arrivé il avait fallu cette profondeur de réflexion et cette sagacité d'égoïsme, dons précieux de la comtesse, la plus accomplie des créatures en toutes choses, et surtout cette sagesse des enfants du siècle qui mène ceux qui la possèdent à n'avoir pas volé la damnation éternelle. Élisabeth Hermansburg avait pensé qu'au comble de sa gloire elle était bien voisine de la pente qui allait la conduire à en descendre. Elle avait monté dans les fleurs; il allait falloir bientôt revenir dans les ronces. Pour savoir ce qu'une femme adorée devient d'ordinaire, elle n'avait pas eu besoin que de jeter les yeux autour d'elle, et les jardins d'Armide où elle régnait lui avaient montré en foule leurs gazons verdoyants peuplés de vieilles cigales dont les voix prophétiques n'étaient comprises de personne hormis d'elle-même. Elle examina l'une après l'autre les destinées de ces tristes métamorphosées et elle crut pouvoir admettre que la cause de leur malheur était à trouver dans l'insouciance avec laquelle chacune avait lié son bonheur à un homme qui la dominait, et qui, partant, la pouvait fuir aussitôt que son coeur à lui conseillerait la désertion.
Elle se dit: je ferai un heureux. J'aurai un esclave qui me devra tout, et le premier succès et le premier bonheur et la première gloire et la première expérience. Il m'adorera; et, si je l'adore, je ne le lui dirai pas comme je le sens, et je régnerai sur lui. Je l'entraînerai où il me plaira qu'il aille et je le connaîtrai à fond: tête et coeur, bien et mal, vices et vertus. Des premiers je flatterai ceux qui me serviront; des secondes j'étoufferai celles qui pourraient se dresser contre moi. Je l'aurai tout à moi; d'abord parce qu'il sera très jeune et se donnera sans réserve, et je profiterai de ce moment pour le pétrir et le repétrir de telle sorte que s'il songe jamais à se révolter, il n'aura plus ni nerfs ni muscles pour servir son intention. De cette façon-là je réaliserai une des plus belles fictions des romans, j'aurai créé un de ces amours hypothétiques qui durent toujours, et jusqu'à mon dernier soupir si cela me plaît je serai servie, je serai aimée; du moins le monde, et c'est l'essentiel, me croira telle. Enfin, en admettant que ce soit là une chaîne propre à
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