bibliotheq.net - littérature française
 

André Gide - Les Caves du Vatican

duché aux États de l'Église. Un autre Baraglioli (Alessandro également) se distingua à la bataille de
Lépante et mourut assassiné en 1580, dans des circonstances qui demeurent mystérieuses. Il serait aisé,

mais sans grand intérêt, de suivre les destinées de la famille jusqu'en 1807, époque où Parme fut réuni à

la France, et où Robert de Baraglioul, grand-père de Julius, vint s'installer à Pau. En 1828, il reçut de

Charles X la couronne de comte - couronne que devait porter si noblement un peu plus tard

Juste-Agénor, son troisième fils (les deux premiers moururent en bas âge), dans les ambassades où

brillait son intelligence subtile et triomphait sa diplomatie.

Le deuxième enfant de Juste-Agénor de Baraglioul, Julius, qui depuis son mariage vivait complètement
rangé, avait eu quelques passions dans sa jeunesse. Mais, du moins, pouvait-il se rendre cette justice que

son coeur n'avait jamais dérogé. La distinction foncière de sa nature et cette sorte d'élégance morale qui

respirait dans ses moindres écrits avaient toujours empêchés ses désirs sur la pente où sa curiosité de

romancier leur eût sans doute lâché bride. Son sang coulait sans turbulence, mais non pas sans chaleur,

ainsi qu'en eussent pu témoigner plusieurs aristocratiques beautés... Et je n'en parlerais pas ici, si ses

premiers romans ne l'avaient clairement laissé entendre; à quoi ils durent en partie le grand succès

mondain qu'ils remportèrent. La haute qualité du public susceptible de les admirer leur permit de paraître:

l'un dans le Correspondant, deux autres dans la Revue des Deux Mondes. C'est ainsi que,

comme malgré lui; encore jeune, il se trouva tout porté vers l'Académie: déjà semblaient l'y destiner sa

belle allure, la grave onction de son regard et la pâleur pensive de son front.

Anthime professait grand mépris pour les avantages du rang, de la fortune et de l'aspect, ce qui ne laissait
pas de mortifier Julius; mais il appréciait chez Julius certain bon naturel, et une grande maladresse dans

la discussion, qui souvent laissait à la libre pensée l'avantage.

A six heures, Anthime entend stopper devant la porte la voiture de ses hôtes. Il sort à leur rencontre sur le
palier. Julius monte le premier. Avec son chapeau cronstadt, son pardessus droit à revers de soie, on le

dirait en tenue de visite, non de voyage, n'était le châle écossais qu'il porte sur l'avant-bras; la longueur

du trajet ne l'a nullement éprouvé.

Marguerite de Baraglioul suit, au bras de sa soeur; elle, très défaite au contraire, capote et chignon de
travers, trébuchant aux marches, un quartier de visage caché par son mouchoir qu'elle tient en

compresse... Comme elle approche d'Anthime.

- Marguerite a un charbon dans l'oeil, glisse Véronique.

Julie, leur fille, gracieuse enfant de neuf ans, et la bonne, qui ferment la marche, gardent un silence
consterné.

Avec le caractère de Marguerite, il ne s'agit pas de prendre la chose en riant: Anthime propose d'envoyer
quérir un oculiste; mais Marguerite connait de réputation les médicastres italiens, et ne veut "pour rien au

monde" en entendre parler; elle souffle d'une voix mourante:

- De l'eau fraîche. Un peu d'eau fraîche, simplement. Ah!

- Ma chère soeur, effectivement, reprend Anthime, l'eau fraîche pourra vous soulager un instant en
décongestionnant votre oeil; mais elle n'enlèvera pas le mal.

Puis, se tournant vers Julius:

< page précédente | 8 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.