bibliotheq.net - littérature française
 

André Gide - Les Caves du Vatican

fois que vous venez en Italie?

- La première.

- Vous venez pour affaires.

- Oui.

- C'est beau, Rome. Il y a beaucoup à voir.

- Oui... Mais ce soir je suis un peu fatigué, hasardait-il; et, comme pour s'excuser: - Je voyage depuis
trois jours.

- C'est long pour venir ici.

- Et je n'ai pas dormi depuis trois nuits.

A ces mots, Mme Carola, avec cette subite familiarité italienne qui ne laissait pas d'interloquer encore
Fleurissoire, lui pinçant le menton:

- Polisson! fit-elle.

Ce geste ramena quelque peu de sang au visage d'Amédée qui, soucieux d'écarter aussitôt l'insinuation
désobligeante, parla puces, punaises, moustiques, longuement.

- Ici tu n'auras rien de tout cela. Tu vois comme c'est propre.

- Oui; j'espère que je vais bien dormir.

Mais elle ne partait toujours pas. Il se souleva péniblement du fauteuil, porta la main aux premiers
boutons de son gilet, en hasardant:

- Je crois que je vais me coucher.

Mme Carola comprit la gêne de Fleurissoire:

- Tu veux que je te laisse un peu, je vois, dit-elle avec tact.

Aussitôt qu'elle fut sortie, Fleurissoire donna un tour de clef à la porte, sortit sa chemise de nuit de sa
valise et se mit au lit. Mais apparemment le pêne de la serrure ne mordait pas, car il n'avait pas encore

soufflé sa bougie, que la tête de Carola reparut dans la porte entrebâillée, derrière le lit, tout près du lit,

souriante...

Une heure plus tard, quand il se ressaisit, Carola gisait contre lui, couchée entre ses bras, toute nue.

Il dégagea de dessous elle son bras gauche qui s'aigrissait, puis s'écarta. Elle dormait. Une faible lueur,
montée de la ruelle, emplissait la chambre, et l'on n'entendait d'autre bruit que celui de la respiration

égale de cette femme. Alors Amédée Fleurissoire, qui ressentait tout le long du corps et dans l'âme un

alanguissement insolite, sortit d'entre les draps ses jambes maigres et, assis sur le bord du lit, il pleura.

Comme la sueur tantôt, les larmes à présent lavaient sa face et se mêlaient à la poussière du wagon; elles
jaillissaient sans bruit, sans arrêt, à petit flot, du fond de lui, comme d'une source cachée. Il songeait à

< page précédente | 69 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.