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André Gide - Les Caves du Vatican

parlent toutes les langues, et une en particulier le français.

- Si Monsieur est fatigué on peut prendre une voiture; c'est loin... Oui, l'air est plus frais ce soir; il a plu;
un peu de marche après le long trajet fait du bien... Non, la valise n'est pas trop lourde; je la porterai bien

jusque-là... Pour la première fois à Rome! Monsieur vient de Toulouse peut-être?... Non; de Pau. J'aurais

dû reconnaître l'accent.

Ainsi causant ils cheminaient. Ils prirent la via Viminale; puis la via Agostino Depretis, qui joint le
Viminale au Pincio; puis, par la via Nazionale, ils gagnèrent le Corso, qu'ils traversèrent; à partir de quoi

ils progressèrent à travers un labyrinthe de ruelles sans nom. La valise n'était pas si lourde qu'elle ne

permît au facchino un pas très allongé que Fleurissoire n'emboîtait qu'à grand-peine. Il trottinait derrière

Baptistin, recru de fatigue et fondu de chaleur.

- Nous y voici, dit enfin Baptistin, alors que l'autre allait demander grâce.

La rue, ou plutôt: la ruelle des Vecchierelli, était étroite et ténébreuse, au point que Fleurissoire hésitait à
s'y engager. Baptistin cependant était entré dans la seconde maison de droite, dont la porte ouvrait à

quelques mètres du coin du quai; au même instant Fleurissoire vit un _bersagliere_ en sortir; l'uniforme

élégant, qu'il avait déjà remarqué à la frontière, le rassura; car il avait confiance dans l'armée. Il avança

de quelques pas. Une dame parut sur le seuil, la patronne de l'auberge apparemment, qui lui sourit d'un

air affable. Elle portait un tablier de satin noir, des bracelets, un ruban de taffetas céruléen autour du cou;

ses cheveux noirs de jais, ramenés en édifice sur le sommet de la tête, pesaient sur un énorme peigne

d'écaille.

- Ta valise est montée au troisième, dit-elle à Amédée, qui dans le tutoiement surprit une coutume
italienne, ou la connaissance insuffisante du français.

- _Grazia!_ répondit-il en souriant à son tour. Grazia! C'était: _merci_, le seul mot italien qu'il sût dire et
qu'il jugeait poli de mettre au féminin quand il remerciait une dame.

Il monta, reprenant haleine et courage à chaque palier, car il était rendu et l'escalier sordide travaillait à le
désespérer. Les paliers se succédaient toutes les dix marches, l'escalier hésitant, biaisant, s'y reprenant à

trois fois avant de parvenir à l'étage. Au plafond du premier palier, faisant face à l'entrée, une cage à serin

était suspendue que l'on pouvait voir de la rue. Sur le second palier un chat rogneux avait traîné un peu

de merluche qu'il s'apprêtait à déglutir. Sur le troisième palier donnaient les cabinets d'aisance, dont la

porte grande ouverte laissait voir, à côté su siège, une vase haut de forme en terre jaune, du calice duquel

sortait le manche d'un petit balai; sur ce palier Amédée ne s'arrêta point.

Au premier étage, un quinquet à la gazoline fumait à côté d'une large porte vitrée sur laquelle, en
caractères dépolis, le mot _Salone_ était inscrit; mais la pièce était sombre: à travers le verre, Amédée ne

distinguait qu'à peine, sur le mur qui lui faisait face, une glace au cadre doré.

Il atteignait le septième palier, lorsqu'un nouveau militaire, un artilleur cette fois, sorti d'une des
chambres du second, le heurta, descendant très vite, qui passa, bredouillant en riant quelque excuse

italienne, après l'avoir remis en équilibre; car Fleurissoire paraissait ivre et, de fatigue, ne tenait plus qu'à

peine debout. Rassuré par le premier uniforme, il fut plutôt inquiété par le second.

- Ces militaires vont faire bien du train, pensa-t-il. Heureusement que ma chambre est au troisième;
j'aime mieux les avoir au-dessous.

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