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André Gide - Les Caves du Vatican

avait enfermé l'ennemi dans la place! Il atteignit la chevillette et rétablit le courant.

Oui! le moustique était là, posé, tout en haut de la moustiquaire. Un peu presbyte, Amédée le distinguait
fort bien, fluet jusqu'à l'absurde, campé sur quatre pieds et portant rejetée en arrière la dernière paire de

pattes, longue et comme bouclée; l'insolent! Amédée se dressa debout sur son lit. Mais comment écraser

l'insecte contre un tissu fuyant, vaporeux?... N'importe! il donna du plat de la main, si fort, sit vite, qu'il

crut avoir crevé la moustiquaire. A coup sûr le moustique y était; il chercha des yeux le cadavre; ne vit

rien; mais sentit une nouvelle piqûre au jarret.

Alors, pour protéger du moins le plus possible de sa personne, il rentra dans son lit; puis resta peut-être
un quart d'heure, hébété, n'osant plus éteindre. Puis, tout de même rassuré, ne voyant ni n'entendant plus

d'ennemi, éteignit. Et tout de suite la musique recommença.

Alors il ressorti un bras, gardant la main près du visage, et, par instants, quand il en croyait sentir un,
bien posé, sur son front ou sa joue, appliquait une vaste claque. Mais, sitôt après, il entendait de nouveau

l'insecte chanter.

Après quoi il eut l'idée de se couvrir la tête de son foulard, ce qui gêna considérablement sa volupté
respiratoire, et ne l'empêcha pas d'être piqué au menton.

Alors le moustique, repu sans doute, se tint coi; du moins Amédée, vaincu par le sommeil, cessa-t-il de
l'entendre; il avait enlevé le foulard et dormait d'un sommeil enfiévré; il se grattait tout en dormant. Le

lendemain matin son nez, qu'il avait naturellement aquilin, ressemblait à un nez d'ivrogne; le bouton du

jarret bourgeonnait comme un clou et celui du menton avait pris un aspect volcanique - qu'il recommanda

à la sollicitude du barbier lorsque, avant de quitter Gênes, il se fit raser, pour arriver décent à Rome.

II.

A Rome, comme il lanternait devant la gare, sa valise à la main, si fatigué, si désorienté, si perplexe qu'il
ne se décidait à rien et ne se sentait plus de force que pour repousser les avances des portiers d'hôtels,

Fleurissoire eut la fortune de rencontrer un facchino qui parlait français. Baptistin était un jeune natif de

Marseille, presque glabre encore, à l'oeil vif, qui, reconnaissant en Fleurissoire un pays, s'offrit à le

guider et à lui porter sa valise.

Fleurissoire, durant la longueur du voyage, avait potassé son _Baedeker_. Une sorte d'instinct, de
pressentiment, d'avertissement intérieur, détourna presque aussitôt du Vatican sa pieuse sollicitude, pour

la concentrer sur le Château Saint-Ange, l'ancien Mausolée d'Adrien, cette geôle célèbre qui, dans de

secrets cachots, avait jadis abrité maints prisonniers illustres, et qu'un corridor souterrain relie, paraît-il,

au Vatican.

Il contemplait le plan. - "C'est là qu'il faut trouver à ce loger", avait-il décidé, posant l'index sur le quai di
Tordinona, en face du Château Saint-Ange. Et, par une conjoncture providentielle, c'est aussi là que se

proposait de l'entraîner Baptistin; non sur le quai précisément, qui n'est à proprement parler qu'une

chaussée, mais tout auprès: via dei Vecchierelli, c'est-à-dire: des petits vieillards, la troisième rue, en

partant du ponte Umberto, qui vient buter sur le remblai; il connaissait une maison tranquille (des

fenêtres du troisième, en se penchant un peu, on aperçoit le Mausolée), où des dames très complaisantes

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