|
André Gide - Les Caves du Vatican
- Blafaphas n'est pas quelqu'un; et nous lui recommanderons de garder cela pour lui seul, strictement.
- Comment veux-tu partir sans qu'on le sache?
- On saura que je pars, mais on ne saura pas où je vais.
Puis, se tournant vers elle, sur un ton pathétique, il implorait: Arnica, ma chérie... laisse-moi y aller.
Elle sanglotait. A présent c'était elle qui réclamait l'appui de Blafaphas. Amédée l'allait quérir, quand, de lui-même, l'autre s'amena, frappant à la vitre du salon d'abord, selon son habitude.
- Voilà bien la plus curieuse histoire que j'aie entendue de ma vie, s'écria-t-il dès qu'on l'eut mis au fait. Non! mais en vérité, qui se serait attendu à rien de pareil? - Et brusquement, avant que Fleurissoire eût rien dit de ses intentions: - Mon ami, nous n'avons qu'une chose à faire: partir.
- Tu vois, dit Amédée, c'est sa première pensée.
- Moi, malheureusement, je suis retenu par la santé de mon pauvre père, fut la seconde.
- Après tout, il vaut mieux que je sois seul, reprit Amédée. A deux, nous nous ferions remarquer.
- Vas-tu seulement savoir comment t'y prendre?
Alors Amédée levait le haut du corps et les sourcils avec l'air de dire: Je ferai de mon mieux, que veux-tu! Blafaphas continuait:
- Vas-tu savoir à qui t'adresser? Où aller?... Au juste qu'est-ce que tu vas faire là-bas?
- D'abord reconnaître ce qui en est.
- Car enfin, si rien de tout cela n'était vrai?
- Précisément, je ne peux pas rester dans le doute.
Et Gaston s'écriait aussitôt:
- Moi non plus.
- Mon ami, réfléchis encore, essayait Arnica.
- C'est tout réfléchi: Je pars secrètement, mais je pars.
- Quand? Tu n'as rien de prêt.
- Dès ce soir. Que me faut-il tant?
- Mais tu n'as jamais voyagé. Tu ne vas pas savoir.
- Tu verras cela, ma petite. Je vous raconterai mes aventures, disait-il avec un gentil petit ricanement qui lui secouait la pomme d'Adam.
- Tu vas t'enrhumer, c'est certain.
- Je mettrai ton foulard.
|