bibliotheq.net - littérature française
 

André Gide - Les Caves du Vatican

l'enfant; elle lui enseigna le peu qu'elle connaissait elle-même. A ce régime, Arnica savait à peine lire à
dix ans. Le respect humain avertit enfin Philibert: Arnica entra en pension chez Mme Veuve Semène qui

inculquait des rudiments à une douzaine de fillettes et à quelques très jeunes garçons.

Arnica Péterat, sans défiance et sans défense, n'avait jamais imaginé jusqu'à ce jour que son nom pût
porter à rire. Elle eut, le jour de son entrée dans la pension, la brusque révélation de son ridicule; le flot

de moqueries la courba comme une algue lente; elle rougit, pâlit, pleura; et Mme Semène, en punissant

d'un coup toute la classe pour tenue indécente, eut l'art maladroit de charger aussitôt d'animosité un

esclaffement d'abord sans malveillance.

Longue, flasque, anémique, hébétée, Arnica restait les bras ballants au milieu de la petite classe, et quand
Mme Semène indiqua:

- Sur le troisième banc de gauche, mademoiselle Péterat, - la classe repartit de plus belle en dépit des
admonestations.

Pauvre Arnica! la vie n'apparaissait déjà plus devant elle que comme une morne avenue bordée de
quolibets et d'avanies. Mme Semène, heureusement, ne resta pas insensible à sa détresse, et bientôt la

petite put trouver dans le giron de la veuve un abri.

Volontiers Arnica s'attardait à la pension après les classes plutôt que de ne point trouver son père au
foyer; Mme Semène avait une fille, de sept ans plus âgée qu'Arnica, un peu bossue, mais obligeante; dans

l'espoir de lui décrocher un mari, Mme Semène recevait le dimanche soir, et même organisait deux fois

l'an de petites matinées dominicales, avec récitations et sauterie; y venaient, par reconnaissance,

quelques-unes de ses anciennes élèves escortées de leurs parents, et par désoeuvrement, quelques

adolescents dépourvus et sans avenir. Arnica fut de toutes ces réunions; fleur sans éclat, discrète, jusqu'à

l'effacement, mais qui pourtant, ne devait pas rester inaperçue.

Lorsque, à quatorze ans, Arnica perdit son père, Mme Semène recueillit l'orpheline, que ses soeurs,
passablement plus âgées, ne vinrent plus voir que rarement. C'est au cours d'une de ces courtes visites,

pourtant, que Marguerite rencontra pour la première fois celui qui, deux ans plus tard, devait devenir son

mari: Julius de Baraglioul, alors âgé de vingt-huit ans - en villégiature chez son grand-père Robert de

Baraglioul qui, comme nous l'avons dit précédemment, était venu s'établir aux environs de Pau, peu après

l'annexion du duché de Parme à la France.

Le brillant mariage de Marguerite (au demeurant ces demoiselles Péterat n'étaient pas absolument sans
fortune) faisait, aux yeux éblouis d'Arnica sa soeur encore plus distante; elle se douait que jamais, penché

sur elle, un comte, un Julius, ne viendrait respirer son parfum. Elle enviait sa soeur enfin d'avoir pu

s'évader de ce nom désobligeant; Péterat. Le nom de Marguerite était charmant. Qu'il sonnait

bien avec de Baraglioul! Hélas! avec quel autre nom marié, celui d'Arnica ne resterait-il

pas ridicule?

Rebutée par le positif, son âme inéclose et froissée essayait de la poésie. Elle portait, à seize ans, des
deux côtés de son blême visage, ces tombantes boucles que l'on nommait des "repentirs", et ses yeux

bleus rêveurs s'étonnaient près de ses cheveux noirs. Sa voix sans timbre n'était point rude; elle lisait des

vers et s'évertuait à en écrire. Elle tenait pour poétique tout ce qui l'échappait de la vie.

Aux soirées de Mme Semène, deux jeunes gens fréquentaient, qu'une tendre amitié avait comme associés
dès l'enfance; l'un, déjeté sans être grand, non tant maigre qu'efflanqué, aux cheveux plus déteints que

< page précédente | 53 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.