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André Gide - Les Caves du Vatican

- Vous êtes trop aimable, Madame la comtesse, excusez-moi de vous quitter abruptement. Grâce à notre
petite combinaison, je vais pouvoir gagner Narbonne ce soir même, où l'archevêque m'attend avec une

grande impatience. Adieu!

Il avait pris les mains de la comtesse dans les siennes et la regardait fixement, le buste reculé:

- Adieu, comtesse de Saint-Prix - puis un doigt sur ses lèvres: - Et souvenez-vous qu'un mot de vous peut
tout perdre.

Il n'était pas plus tôt sorti que la comtesse courait à son cordon de sonnette.

- Amélie, dites à Pierre qu'il ait à tenir la calèche toute prête, sitôt après le déjeuner, pour aller en ville.
Ah! un instant encore... Que Germain enfourche sa bicyclette et porte immédiatement à Mme

Fleurissoire le mot que je vais vous donner.

Et, penchée sur le secrétaire qu'elle n'avait point refermé, elle écrivit:

Chère Madame,

Je passerai vous voir tantôt. Attendez-moi vers deux heures. J'ai quelque chose de très grave à vous
dire. Arrangez-vous de manière que nous soyons seules.

Elle signa, cacheta, puis tendit l'enveloppe à Amélie.

II.

Mme Amédée Fleurissoire, née Péterat, soeur cadette de Véronique Armand-Dubois et de Marguerite de
Baraglioul, répondait au nom baroque d'Arnica. Philibert Péterat, botaniste assez célèbre, sous le Second

Empire, par ses malheurs conjugaux, avait, dès sa jeunesse, promis des noms de fleurs aux enfants qu'il

pourrait avoir. Certains amis trouvèrent un peu particulier le nom de Véronique dont il baptisa le

premier; mais lorsqu'au nom de Marguerite, il entendit insinuer qu'il en rabattait, cédait à l'opinion,

rejoignait le banal, il résolut, brusquement rebiffé, de gratifier son troisième produit d'un nom si

délibérément botanique qu'il fermerait le bec à tous les médisants.

Peu après la naissance d'Arnica, Philibert, dont le caractère s'était aigri, se sépara d'avec sa femme, quitta
la capitale et s'alla fixer à Pau. L'épouse s'attardait à Paris l'hiver, mais aux premiers beaux jours

regagnait Tarbes, sa ville natale, où elle recevait ses deux aînées dans une vieille maison de famille.

Véronique et Marguerite mi-partissaient l'année entre Tarbes et Pau. Quant à la petite Arnica,
méconsidérée par ses soeurs et par sa mère, un peu niaise, il est vrai, et plus touchante que jolie, elle

demeurait, été comme hiver, près du père.

La plus grande joie de l'enfant était d'aller herboriser avec son père dans la campagne; mais souvent le
maniaque, cédant à son humeur chagrine, la plantait là, partait tout seul pour une énorme randonnée,

rentrait fourbu, et sitôt après le repas, se fourrait au lit sans faire à sa fille l'aumône d'un sourire ou d'un

mot. Il jouait de la flûte à ses heures de poésie, rabâchant insatiablement les mêmes airs. Le reste du

temps il dessinait de minutieux portraits de fleurs.

Une vieille bonne, surnommée Réséda, qui s'occupait de la cuisine et du ménage, avait la garde de

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