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André Gide - Les Caves du Vatican

Puis, se rejetant en arrière, avec un rire sanglotant:

- Et qu'avez-vous pensé, comtesse de Saint-Prix, et qu'avez-vous pensé, comme corollaire à cette cruelle
encyclique, de l'audience accordée par notre Saint-Père au rédacteur du Petit Journal? Du

Petit Journal
, Madame la comtesse, ah! fi donc! Léon XIII au Petit Journal! Vous sentez bien
que c'est impossible. Votre noble coeur vous a déjà crié que c'est faux!

- Mais, s'écria la comtesse, n'y pouvant plus tenir, c'est ce qu'il faut crier à toute la terre.

- Non, Madame! c'est ce qu'il faut taire! continua l'abbé, formidable; c'est ce qu'il faut taire d'abord; c'est
ce que nous devons taire pour agir.

Puis s'excusant, d'une voix subitement éplorée:

- Vous voyez que je vous parle comme à un homme.

- Vous avez raison, Monsieur l'abbé. Agir, disiez-vous. Vite: qu'avez-vous résolu?

- Ah! je savais trouver chez vous cette noble impatience virile, digne du sang des Baraglioul. Mais rien
n'est davantage à craindre, en l'occurrence, hélas! qu'un zèle intempestif. De ces abominables forfaits, si

quelques élus aujourd'hui sont avertis, il nous est indispensable, Madame, de compter sur leur discrétion

parfaite, sur leur pleine et entière soumission à l'indication qui leur sera donnée en temps opportun. Agir

sans nous, c'est agir contre nous. Et, en plus de la désapprobation ecclésiastique qui pourra entraîner...

qu'à cela ne tienne: l'excommunication, toute initiative individuelle se heurtera aux démentis

catégoriques et formels de notre parti. Il s'agit ici, Madame, d'une croisade; oui, mais d'une croisade

cachée. Excusez-moi d'insister sur ce point, mais je suis chargé tout spécialement de vous en avertir par

le cardinal, qui veut tout ignorer de cette histoire et qui ne comprendra même pas ce dont il est question

si on lui en parle. Le cardinal ne veut pas m'avoir vu; et de même, plus tard, si les événements nous

remettent en rapport, qu'il soit bien convenu que, vous et moi, nous ne nous sommes jamais parlé. Notre

Saint-Père saura bientôt reconnaître ses vrais serviteurs.

Un peu déçue la comtesse argua timidement:

- Mais alors?

- On agit, Madame la comtesse; on agit, n'ayez crainte. Et je suis même autorisé à vous révéler une partie
de notre plan de campagne.

Il se carra dans son fauteuil, bien en face de la comtesse; celle-ci, maintenant, avait levé ses mains à son
visage, et restait, le buste en avant, les coudes aux genoux, le menton dans les paumes.

Il commença de raconter que le pape n'était pas enfermé dans le Vatican, mais vraisemblablement dans le
Château Saint-Ange, qui, comme le savait certainement la comtesse, communiquait avec le Vatican par

un corridor souterrain; qu'il ne serait sans doute point trop malaisé de l'enlever de cette geôle, n'était la

crainte quasi superstitieuse que chacun des serviteurs gardait en face de la franc-maçonnerie, bien que de

coeur avec l'Église. Et c'était là-dessus que comptait la Loge; l'exemple du Saint-Père séquestré

maintenait les âmes dans la terreur. Aucun des serviteurs ne consentait à prêter son concours qu'après

qu'on l'avait mis à même de s'en aller au loin vivre à l'abri des persécuteurs. D'importantes sommes

avaient été consenties à cet usage par des personnes dévotes et de discrétion reconnue. Il ne restait plus à

lever qu'un seul obstacle, mais qui réclamait plus que tous les autres réunis. Car cet obstacle était un

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