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André Gide - Les Caves du Vatican

italien, l'autre plus spécialement aux évêques, prémunissant les catholiques contre les agissements des
francs-maçons; puis, comme la mémoire faisait défaut à la comtesse, il avait dû remonter en arrière,

rappeler l'érection de la statue de Giordano Bruno, décidée, présidée par Crispi derrière qui jusqu'alors

s'était dissimulée la Loge. Il avait dit Crispi outré de ce que le pape eût repoussé ses avances, eût refusé

de négocier avec lui (et par: négocier, ne fallait-il pas entendre: entrer en composition, se soumettre!). Il

avait retracé cette journée tragique: les camps prenant position; les francs-maçons enfin levant le masque,

et - tandis que le corps diplomatique accrédité près du Saint-Siège se rendait au Vatican, manifestant par

cet acte, en même temps que son mépris pour Crispi, sa vénération pour notre Saint-Père ulcéré - la

Loge, enseignes déployées, sur la place Campo dei Fiori où se dressait la provocante idole,

acclamant l'illustre blasphémateur.

- Au consistoire qui suivit bientôt après, le 30 juin 1889, continua-t-il (toujours debout, il s'appuyait à
présent sur le guéridon, les deux bras en avant, penché vers la comtesse), Léon XIII laissa s'élever son

indignation véhémente. Sa protestation fut entendue de la terre entière; et toute la chrétienté trembla en

l'entendant parler de quitter Rome! Quitter Rome jai dit!... Tout ceci, Madame la comtesse, vous le savez

déjà, vous en avez souffert et vous en souvenez comme moi.

Il reprit sa marche:

- Enfin Crispi fut déchu du pouvoir. L'Église allait-elle respirer? En décembre 1892 le pape écrivait donc
ces deux lettres. Madame...

Il se rassit, approcha brusquement son fauteuil du canapé et saisissant le bras de la comtesse:

- Un mois après le pape était emprisonné.

La comtesse s'obstinant à demeurer coite, le chanoine lâcha son bras, reprit sur un ton plus posé:

- Je ne cherchai pas, Madame, à vous apitoyer sur les souffrances d'un captif; le coeur des femmes est
toujours prompt à s'émouvoir au spectacle des infortunes. Je m'adresse à votre intelligence, comtesse, et

vous invite à considérer le désarroi où, chrétiens, la disparition de notre chef spirituel nous a plongés.

Un léger pli se marqua sur le front pâle de la comtesse.

- Plus de pape est affreux, Madame. Mais, qu'à cela ne tienne: un faux pape est plus affreux encore. Car
pour dissimuler son crime, que dis-je? pour inviter l'Église à se démanteler et à se livrer elle-même, la

Loge a installé sur le trône pontifical, en place de Léon XIII, je ne sais quel suppôt du Quirinal, quel

mannequin, à l'image de leur sainte victime, quel imposteur, auquel, par crainte de nuire au vrai, il nous

faut feindre de nous soumettre, devant lequel, enfin, ô honte! au jubilé s'est incliné la toute entière

chrétienté.

A ces mots le mouchoir qu'il tordait dans ses mains se déchira.

- Le premier acte du faux pape fut cette encyclique trop fameuse, l'encyclique à la France, dont le coeur
de tout Français digne de ce nom saigne encore. Oui, oui, je sais, Madame, combien votre grand coeur de

comtesse a souffert d'entendre la Sainte Église renier la sainte cause de la royauté; le Vatican, j'ai dit,

applaudir à la République. Hélas! rassurez-vous, Madame! vous vous étonniez à bon droit.

Rassurez-vous, Madame la comtesse mais songez à ce que le Saint-Père captif a souffert, entendant ce

suppôt imposteur le proclamer républicain!

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