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André Gide - Les Caves du Vatican

- Monsieur l'abbé, vous ne me connaissez pas, et je ne puis donc m'offenser si votre confiance en moi
n'est pas plus grande, dit tout doucement la comtesse en détournant la tête et laissant retomber son

face-à-main. J'ai pour les secrets que l'on me confie le plus grand respect. Dieu sait si j'ai jamais trahi le

moindre. Mais jamais il ne m'est arrivé de solliciter une confidence...

Elle fit un léger mouvement comme pour se lever, l'abbé étendit le bras vers elle.

- Vous m'excuserez, Madame, en daignant considérer que vous êtes la première femme, la première, j'ai
dit, qui ait été jugée digne, par ceux qui m'ont confié l'effrayante mission de vous avertir, digne de

recevoir et de conserver par-devers elle ce secret. Et je m'effraie, je l'avoue, à sentir cette révélation bien

pesante, bien encombrante, pour l'intelligence d'une femme.

- On se fait de grandes illusions sur le peu de capacité de l'intelligence des femmes, dit presque
sèchement la comtesse; puis, les mains un peu soulevées, elle cacha sa curiosité sous un air absent,

propre à accueillir une importante confidence de l'Église. L'abbé rapprocha de nouveau son fauteuil.

Mais le secret que l'abbé Salus s'apprêtait à confier à la comtesse m'apparaît encore aujourd'hui trop
déconcertant, trop bizarre, pour que j'ose le rapporter ici sans plus ample précaution:

Il y a le roman, et il y a l'histoire. D'avisés critiques ont considéré le roman comme de l'histoire qui aurait
pu être, l'histoire comme un roman qui avait eu lieu. Il faut bien reconnaître, en effet, que l'art du

romancier souvent emporte la créance, comme l'événement parfois la défie. Hélas! certains sceptiques

esprits nient le fait dès qu'il tranche sur l'ordinaire. Ce n'est pas pour eux que j'écris.

Que le représentant de Dieu sur terre ait pu être enlevé du Saint-Siège, et, par l'opération du Quirinal,
volé en quelque sorte à la chrétienté entière - c'est un problème très épineux que je n'ai point la témérité

de soulever. Mais il est de fait historique que, vers la fin de l'année 1893, le bruit en courut; il est

patent que nombre d'âmes dévotes s'en émurent. Quelques journaux en parlèrent craintivement; on les fit

taire. Une brochure sur ce sujet parut à Saint-Malo (1); qu'on fit saisir. C'est que s'ébruitât le récit d'une si

abominable forfaiture, que le parti catholique n'osait appuyer ou ne se résignait à couvrir les collectes

extraordinaires qu'on entreprit aussitôt à ce sujet. Et sans doute nombre d'âmes pieuses se saignèrent (on

estime à près d'un demi-million les sommes recueillies ou dispersées à cette occasion), mais il restait

douteux si tous ceux qui recevaient les fonds étaient de vrais dévots, ou parfois des escrocs peut-être.

Toujours est-il qu'il fallait pour mener à bien cette quête, à défaut de religieuse conviction, une audace,

une habileté, un tact, une éloquence, une connaissance des êtres et des faits, une santé, que seuls

pouvaient se piquer d'avoir quelques gaillards tels que Protos, l'ancien copain de Lafcadio. J'avertis

honnêtement le lecteur: c'est lui qui se présente aujourd'hui sous l'aspect et le nom emprunté du chanoine

de Virmontal.

(1) Compte rendu de la Délivrance de Sa Sainteté Léon XIII emprisonné dans les cachots du Vatican
(Saint Malo, imprimerie Y. Billois, rue de l'Orme, 4), 1893.

La comtesse, résolue à n'ouvrir plus les lèvres, à ne plus changer d'attitude, ni même d'expression avant
complet épuisement du secret, écoutait imperturbablement le faux prêtre dont peu à peu l'assurance

s'affermissait. Il s'était levé et marchait à grands pas. Pour meilleure préparation, il reprenait l'affaire,

sinon précisément à ses débuts (le conflit entre la Loge et l'Église, essentiel, n'avait-il pas toujours

existé?), du moins remontait-il à certains faits où s'était déclarée l'hostilité flagrante. Il avait d'abord

invité la comtesse à se souvenir des deux lettres adressées par le pape en décembre 92, l'une au peuple

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