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André Gide - Les Caves du Vatican

dit qu'il me savait gré de l'aider à la satisfaire et de doubler du mien son appétit. Tout au contraire de
Faby, lui m'apprit le goût du costume; je crois que je le portais assez bien; avec lui j'étais à bonne école;

son élégance était parfaitement naturelle, comme une seconde sincérité. Je m'entendis très bien avec lui.

Ensemble nous passions des matinées chez les chemisiers, les bottiers, les tailleurs; il prêtait une

attention particulière aux chaussures, par quoi se reconnaissent les gens, disait-il, aussi sûrement et plus

secrètement que le reste du vêtement et que par les traits du visage... Il m'apprit à dépenser sans tenir de

comptes et sans m'inquiéter par avance si j'aurais de quoi suffire à ma fantaisie, à mon désir ou à ma fin.

Il émettait en principe qu'il faut toujours satisfaire celle-ci la dernière, car (je me souviens de ses paroles)

désir ou fantaisie, disait-il, sont de sollicitation fugitive, tandis que la faim toujours se retrouve et n'est

que plus impérieuse pour avoir attendu plus longtemps. Il m'apprit enfin à ne pas jouir d'une chose

davantage, selon qu'elle coûtait plus cher, ni moins si, par chance, elle n'avait coûté rien du tout.

"J'en étais là quand je perdis ma mère. Un télégramme me rappela brusquement à Bucharest; je ne la pus
revoir que morte: j'appris là-bas que, depuis le départ du marquis, elle avait beaucoup de dettes que sa

fortune suffisait tout juste à payer, de sorte que je n'avais à espérer pas un copeck, pas un pfennig, pas un

groschen. Aussitôt après la cérémonie funèbre, je regagnai Paris où je pensais retrouver l'oncle de

Gesvres; mais il était parti brusquement pour la Russie, sans laisser d'adresse.

"Je n'ai point à vous dire toutes les réflexions que je fis. Parbleu, j'avais certaines habiletés dans mon sac,
moyennant quoi l'on se tire toujours d'affaire; mais plus j'en aurais eu besoin, plus il me répugnait d'y

recourir. Heureusement, certaine nuit que je battais le trottoir, un peu perplexe, j'y retrouvai cette Carola

Venitequa que vous avez vue, l'ex-maîtresse à Protos, qui m'hospitalisa décemment. A quelques jours de

là je fus averti qu'une maigre pension, assez mystérieusement, me serait versée tous les premiers du mois

chez un notaire; j'ai l'horreur des éclaircissements et touchai sans chercher plus avant. Puis vous êtes

venu... Vous savez à présent à peu près tout ce qu'il me plaisait de vous dire.

- Il est heureux, dit solennellement Julius, il est heureux, Lafcadio, qu'il vous revienne aujourd'hui
quelque argent: sans métier, sans instruction, condamné à vivre d'expédients... tel que je vous connais à

présent, vous étiez prêt à tout.

- Prêt à rien, au contraire, reprit Lafcadio en regardant Julius gravement. Malgré tout ce que je vous ai
dit, je vois que vous me connaissiez mal encore. Rien ne m'empêche autant que le besoin; je n'ai jamais

recherché que ce qui ne peut pas me servir.

- Les paradoxes, par exemple. Et vous croyez cela nourrissant?

- Cela dépend des estomacs. Il vous plaît d'appeler paradoxes ce qui rebute au vôtre... Pour moi je me
laisserais mourir de faim devant ce ragoût de logique dont j'ai vu que vous alimentez vos personnages.

- Permettez...

- Du moins le héros de votre dernier livre. Est-ce vrai que vous y avez peint votre père? Le souci de le
maintenir, partout, toujours, conséquent avec vous et avec soi-même, fidèle à ses devoirs, à ses principes,

c'est-à-dire à vos théories... vous jugez ce que, moi précisément, j'en puis dire!... Monsieur de Baraglioul,

acceptez ceci qui est vrai: je suis un être d'inconséquence. Et voyez combien je viens de parler! moi, qui

hier encore, me considérais comme le plus silencieux, le plus fermé, le plus retrait des êtres. Mais il était

bon que nous fissions promptement connaissance; et qu'il n'y ait plus lieu d'y revenir. Demain, ce soir, je

rentrerai dans mon secret.

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