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André Gide - Les Caves du Vatican

- Non, fit Julius.

- Monsieur, je n'ai laissé jusqu'à présent personne lorgner si peu que ce soit dans ma vie, reprit Lafcadio
sans se retourner. Puis, revenant à Julius qui ne voyait déjà plus en lui qu'un gamin: - Mais aujourd'hui

c'est jour férié; je m'en vais me donner vacances, pour une unique fois dans ma vie. Posez vos questions,

je m'engage à répondre à toutes... Ah! que je vous dise d'abord que j'ai flanqué à la porte la fille qui hier

vous l'avait ouverte.

Par convenance Julius prit un air consterné.

- A cause de moi! Croyez que...

- Bah! depuis quelque temps je cherchais comment m'en défaire.

- Vous... viviez avec elle? demanda gauchement Julius.

- Oui; par hygiène... Mais le moins possible; et en souvenir d'un ami qui avait été son amant.

- Monsieur Protos, peut-être? hasarda Julius, bien décidé à ravaler ses indignations, ses dégoûts, ses
réprobations et à ne laisser paraître de son étonnement, ce premier jour, ce qu'il en faudrait pour animer

un peu ses répliques.

- Oui, Protos, répondit Lafcadio tout riant. Vous voudriez savoir qui est Protos?

- De connaître un peu vos amis m'apprendrait peut-être à vous connaître.

- C'était un Italien, du nom de... ma foi, je ne sais plus, et peu importe! Ses camarades, ses maîtres même
ne l'appelèrent plus que par ce surnom, à partir du jour où il décrocha brusquement la première place de

thème grec.

- Je ne me souviens pas d'avoir jamais été premier moi-même, dit Julius pour aider à la confidence; mais
j'ai toujours aimé, moi aussi, me lier avec les premiers. Donc, Protos...

- Oh! c'était à la suite d'un pari qu'il avait fait. Auparavant il restait l'un des derniers de notre classe, bien
qu'un des plus âgés; tandis que j'étais l'un des plus jeunes; mais, ma foi, je n'en travaillais pas mieux pour

ça. Protos marquait un grand mépris pour ce que nous enseignaient nos maîtres; pourtant, après qu'un de

nos forts-en-thèmes, qu'il détestait, lui eût dit un jour: il est commode de dédaigner ce dont on ne serait

pas capable (ou je ne sais quoi dans ce goût), Protos se pique, s'entêta quinze jours durant, fit si bien qu'à

la composition qui suivit il passe par-dessus la tête de l'autre! à la grande stupeur de nous tous. Je devrais

dire: d'eux tous. Quant à moi je tenais Protos en considération trop haute pour que cela pût beaucoup

m'étonner. Il m'avait dit: je leur montrerai que ça n'est pas si difficile! Je l'avais cru.

- Si je vous entends bien, Protos a eu sur vous de l'influence.

- Peut-être. Il m'imposait. A vrai dire, je n'ai eu avec lui qu'une seule conversation intime; mais elle fut
pour moi si persuasive que, le lendemain, je m'enfuis de la pension où je me blanchissais comme une

salade sous une tuile, et je regagnai à pied Baden où ma mère vivait alors en compagnie de mon oncle le

marquis d Gesvres... Mais nous commençons par la fin. Je pressens que vous me questionneriez très mal.

Tenez! laissez-moi vous raconter ma vie, tout simplement. Vous apprendrez ainsi beaucoup plus que

vous n'auriez su demander, et peut-être même souhaité d'apprendre... Non, merci, je préfère les miennes,

dit-il en sortant son étui et jetant la cigarette que lui avait d'abord offerte Julius et qu'en discourant il avait

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