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André Gide - Les Caves du Vatican
- J'ai pris déjà quelque peu de revanche sur votre dernier livre, hier.
- Il n'est guère fait pour vous intéresser, se hâta de dire Julius.
- Oh! je ne l'ai pas lu tout entier. Il faut que je vous avoue que je n'ai pas grand goût pour la lecture. En vérité je n'ai jamais pris de plaisir qu'à Robinson... Si, Aladin encore... A vos yeux, me voici bien disqualifié.
Julius leva la main doucement:
- Simplement je vous plains: vous vous privez de grandes joies.
- J'en connais d'autres.
- Qui ne sont peut-être pas d'aussi bonne qualité.
- Soyez-en sûr! - Et Lafcadio riait avec passablement d'impertinence.
- Ce dont vous souffrirez un jour, reprit Julius un peu chatouillé par la gouaille.
- Quand il sera trop tard, acheva sentencieusement Lafcadio; puis brusquement: - Cela vous amuse beaucoup d'écrire?
Julius se redressa:
- Je n'écris pas pour m'amuser, dit-il noblement. Les joies que je goûte en écrivant sont supérieures à celles que je pourrais trouver à vivre. Du reste l'un n'empêche pas l'autre...
- Cela se dit. - Puis, élevant brusquement le ton qu'il avait laissé retomber comme par négligence: - Savez-vous ce qui me gâte l'écriture? Ce sont les corrections, les ratures, les maquillages qu'on y fait.
- Croyez-vous donc qu'on ne se corrige pas, dans la vie? demanda Julius allumé.
- Vous ne m'entendez pas: Dans la vie, on se corrige, à ce qu'on dit, on s'améliore; on ne peut corriger ce qu'on a fait. C'est ce droit de retouche qui fait de l'écriture une chose si grise et si... (il n'acheva pas). Oui; c'est là ce qui me paraît si beau dans la vie; c'est qu'il faut peindre dans le frais. La rature y est défendue.
- Y aurait-il à raturer dans votre vie?
- Non... pas encore trop... Et puisqu'on ne peut pas...
Lafcadio se tut un instant, puis: - C'est tout de même par désir de rature que j'ai jeté au feu mon carnet!... Trop tard, vous voyez bien... Mais avouez que vous n'y avez pas compris grand-chose.
Non; cela, Julius ne l'avouerait point.
- Me permettez-vous quelques questions? dit-il en guise de réponse.
Lafcadio se leva si brusquement que Julius crut qu'il voulait fuir; mais alla seulement vers la fenêtre, et soulevant le rideau d'étamine:
- C'est à vous ce jardin?
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