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André Gide - Les Caves du Vatican

ni surtout de la bourse que je leur ai dit avoir perdue.

- J'allais, Mademoiselle, vous supplier également de garder le silence sur le rôle absurde que vous m'avez
vu jouer. Je suis comme vos parents: je ne le comprends guère, et je ne l'approuve pas du tout. Vous avez

dû me prendre pour un terre-neuve. Je n'ai pas pu me retenir... Excusez-moi. J'ai à apprendre encore...

Mais j'apprendrai, je vous assure... Voulez-vous me donner la main?

Geneviève de Baraglioul, qui ne s'avouait pas à elle-même qu'elle trouvait Lafcadio très beau, n'avoua
pas à Lafcadio que, loin de lui paraître ridicule, il avait pris pour elle figure de héros. Elle lui tendit une

main qu'il porta fougueusement à ses lèvres; alors, souriant simplement, elle le pria de redescendre

quelques marches et d'attendre qu'elle fût rentrée et eût refermé la porte pour sonner à son tour, de sorte

qu'on ne les vît point ensemble; et surtout de ne point montrer, dans la suite, qu'ils s'étaient

précédemment rencontrés.

Quelques minutes plus tard Lafcadio était introduit dans le cabinet du romancier.

L'accueil de Julius fut engageant; Julius ne savait pas s'y prendre; l'autre se défendit aussitôt:

- Monsieur, je dois vous avertir d'abord: j'ai grande horreur de la reconnaissance; autant que des dettes; et
quoi que vous fassiez pour moi, vous ne pourrez m'amener à me sentir votre obligé.

Julius à son tour se rebiffa:

- Je ne cherche pas à vous acheter, monsieur Wluiki, commençait-il déjà de son haut... Mais tous deux
voyant qu'ils allaient se couper les ponts, ils s'arrêtèrent net et, après un moment de silence:

- Quel est donc ce travail que vous vouliez me confier? commença Lafcadio d'un ton plus souple.

Julius se déroba, prétextant que le texte n'en était pas encore au point; il ne pouvait être mauvais
d'ailleurs qu'ils fissent auparavant plus ample connaissance.

- Avouez, Monsieur, reprit Lafcadio d'un ton enjoué, qu'hier vous ne m'avez pas attendu pour la faire, et
que vous avez favorisé de vos regards certain carnet...?

Julius perdit pied, et, quelque peu confusément:

- J'avoue que je l'ai fait, dit-il; puis dignement: - je m'en excuse. Si la chose était à refaire, je ne la
recommencerais pas.

- Elle n'est plus à faire; j'ai brûlé le carnet.

Les traits de Julius se désolèrent:

- Vous êtes très fâché?

- Si j'étais encore fâché, je ne vous en parlerais pas. Excusez le ton que j'ai pris tout à l'heure en entrant,
continua Lafcadio résolu à pousser sa pointe. Tout de même je voudrais bien savoir si vous avez

également lu un bout de lettre qui se trouvait dans le carnet?

Julius n'avait point lu le bout de lettre; pour la raison qu'il ne l'avait point trouvé; mais il en profita pour
protester de sa discrétion. Lafcadio s'amusait de lui et s'amusait à le laisser paraître.

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