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André Gide - Les Caves du Vatican

- ... Non. Mais je crois qu'il vaut mieux que vous ne vous... reconnaissiez pas.

- Je le pensais aussi. Mais, sans le reconnaître précisément, je voudrais le connaître un peu.

- Vous n'avez pourtant pas l'intention, je suppose, de demeurer longtemps dans ces fonctions subalternes?

- Le temps de me retourner, simplement.

- Et après, qu'est-ce que vous comptez faire, maintenant que vous voici fortuné?

- Ah! Monsieur, hier j'avais à peine de quoi manger; laissez-moi le temps de connaître ma faim.

A ce moment Hector frappa à la porte:

- C'est Monsieur le vicomte qui demande à voir Monsieur. Dois-je faire entrer?

Le front du vieux se rembrunit; il garda le silence un instant, mais comme Lafcadio discrètement s'était
levé et faisait mine de se retirer:

- Restez! cria Juste-Agénor avec une violence qui conquit le jeune homme; puis, se tournant vers Hector:

- Ah! tant pis! Je lui avais pourtant bien recommandé de ne pas chercher à me voir... Dis-lui que je suis
occupé, que... je lui écrirai.

Hector s'inclina et sortit.

Le vieux comte garda quelques instants les yeux clos; il semblait dormir, mais, à travers sa barbe, on
pouvait voir ses lèvres remuer. Enfin il releva ses paupières, tendit la main à Lafcadio et, d'une voix toute

changée, adoucie et comme rompue:

- Touchez là, mon enfant. Vous devez me laisser, maintenant.

- Il me faut vous faire un aveu, dit Lafcadio en hésitant; pour me présenter décemment devant vous, j'ai
vidé mes dernières ressources. Si vous ne m'aidez pas, je ne sais trop comment je dînerai ce soir; et pas

du tout comment demain... à moins que Monsieur votre fils...

- Prenez toujours ceci, dit le comte en sortant cinq cents francs d'un tiroir. - Eh bien! qu'attendez-vous?

- J'aurais voulu vous demander encore... si je ne puis espérer de vous revoir?

- Ma foi! j'avoue que ça ne serait pas sans plaisir. Mais les révérendes personnes qui s'occupent de mon
salut m'entretiennent dans une humeur à faire passer mon plaisir en second. Quant à ma bénédiction, je

m'en vais vous la donner tout de suite - et le vieux ouvrit ses bras pour l'accueillir. Lafcadio, au lieu de se

jeter dans les bras du comte, s'agenouilla pieusement devant lui, et, la tête dans ses genoux, sanglotant,

tout tendresse aussitôt sous l'étreinte, sentit fondre son coeur aux résolutions farouches.

- Mon enfant, mon enfant, balbutiait le vieux, je suis en retard avec vous.

Quand Lafcadio se releva, son visage était plein de larmes.

Comme il allait partir et mettait dans sa poche le billet qu'il n'avait pas pris aussitôt, Lafcadio retrouva les
cartes de visite et, les tendant au comte :

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