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André Gide - Les Caves du Vatican
ans. Il était né à Bucharest en 1874, précisément à la fin de la seconde année où le comte de Baraglioul y avait été retenu pas ses fonctions.
Mis en éveil par cette visite mystérieuse de Julius, comment n'aurait-il pas vu là plus qu'une fortuite coïncidence? Il fit un grand effort pour lire l'article Juste-Agénor; mais les lignes tourbillonnaient devant ses yeux; tout au moins comprit-il que le comte de Baraglioul, père de Julius, était un homme considérable.
Une joie insolente éclata dans son coeur, y menant un tel tapage qu'il pensa qu'on allait l'entendre au-dehors. Mais non! ce vêtement de chair était décidément solide, imperméable. Il considéra sournoisement ses voisins, habitués de la salle de lecture, tous absorbés dans leur travail stupide... Il calculait: "né en 1821, le comte aurait soixante-douze ans. Ma chi sa se vive ancore?..." Il remit en place le dictionnaire et sortit.
L'azur se dégageait de quelques nuages légers que bousculait une brise assez vive. "Importa di domesticare questo nuovo proposito", se dit Lafcadio, qui prisait par-dessus tout la libre disposition de soi-même; et, désespérant de mettre au pas cette turbulente pensée, il résolut de la bannir pour un moment de sa cervelle. Il tira de sa poche le roman de Julius et fit un grand effort pour s'y distraire; mais le livre était sans détour ni mystère, et rien n'était moins propre à lui permettre de s'échapper.
- C'est pourtant chez l'auteur de cela que demain je m'en vais jouer au secrétaire! se répétait-il malgré lui.
Il acheta le journal à un kiosque, et entra dans le Luxembourg. Les bancs étaient trempés; il ouvrit le livre, s'assit dessus et déploya le journal pour lire les faits divers. Tout de suite comme s'il avait su devoir les trouver là, ses yeux tombèrent sur ces lignes:
La santé du comte Juste-Agénor de Baraglioul, qui, comme l'on sait, avait donné de graves inquiétudes ces derniers jours, semble devoir se remettre; son état reste néanmoins encore précaire et ne lui permet de recevoir que quelques intimes.
Lafcadio bondit de dessus le banc; en un instant sa résolution fut prise. Oubliant le livre, il s'élança vers une papeterie de la rue Médicis où il se souvenait d'avoir vu, à la devanture, promettre des cartes de visite à la minute, à 3 francs le cent. Il souriait en marchant; la hardiesse de son projet subit l'amusait, car il était en mal d'aventure.
- Combien de temps pour me livrer un cent de cartes? demanda-t-il au marchand.
- Vous les aurez avant la nuit.
- Je paie double si vous les livrez dès 2 heures.
Le marchand feignit de consulter son livre de commandes.
- Pour vous obliger... oui, vous pourrez passer les prendre à 2 heures. A quel nom?
Alors, sur la feuille que lui tendit l'homme, sans trembler, sans rougir, mais le coeur un peu sursautant, il signa
LAFCADIO DE BARAGLIOUL
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