bibliotheq.net - littérature française
 

André Gide - Les Caves du Vatican

venait de faire saignait; il examina d'anciennes cicatrices qui, tout autour, laissaient comme des traces de
vaccin. Il flamba la lame à nouveau, puis, très vite, par deux fois, l'enfonça derechef dans sa chair.

- Je ne prenais pas tant de précautions autrefois, se dit-il en allant au flacon d'alcool de menthe, dont il
versa quelques gouttes sur les plaies.

Sa colère était un peu calmée, lorsque, en reposant le flacon, il remarqua que la photographie qui le
représentait avec sa mère n'était plus tout à fait à la même place. Alors il la saisit, la contempla une

dernière fois avec une sorte de détresse, puis, tandis qu'un flot de sang lui montait au visage, la déchira

rageusement. Il voulut mettre le feu aux morceaux; mais ceux-ci prenaient mal la flamme; alors,

débarrassant la cheminée des sacs qui l'encombraient, il posa dans le foyer, en guise de chenets, ses deux

seuls livres, dépeça, lacéra, chiffonna son carnet, jeta, par-dessus, son image et alluma tout.

Le visage contre la flamme, il se persuadait que, ces souvenirs, il les voyait brûler avec un contentement
indicible; mais quand il se releva, après que tout fut en cendre, la tête lui tournait un peu. La chambre

était pleine de fumée. Il alla à sa toilette et s'épongea le front.

A présent, il considérait la petite carte de visite d'un oeil plus clair.

- Comte Julius de Baraglioul, répétait-il. Dapprima importa sapere chi é.

Il arracha le foulard qu'il portait en guise de cravate et de col, défit à demi sa chemise et, devant la
fenêtre ouverte, laissa l'air frais baigner ses flancs. Puis, soudain pressé de sortir, promptement chaussé,

cravaté, coiffé d'un décent feutre gris - apaisé et civilisé dans la mesure du possible, - Lafcadio ferma

derrière lui la porte de sa chambre et s'achemina vers la place Saint-Sulpice. Là, en face de la mairie, à la

bibliothèque Cardinal, il trouverait sans doute les renseignements qu'il souhaitait.

IV.

En passant sous l'Odéon, le roman de Julius, exposé, frappa ses regards; c'était un livre à couverture
jaune, dont l'aspect seul eût fait bâiller Lafcadio tout autre jour. Il tâta son gousset et jeta un écu de cent

sous sur le comptoir.

- Quel beau feu pour ce soir! pensa-t-il, en emportant livre et monnaie.

A la bibliothèque, un "dictionnaire des contemporains" retraçait en peu de mots la carrière amorphe de
Julius, donnait les titres de ses ouvrages, les louait en termes convenus, propres à rebuter tout désir.

Pouah! fit Lafcadio... Il allait refermer le dictionnaire, quand trois mots de l'article précédent entrevus le
firent sursauter. Quelques lignes au-dessus de:

Julius de Baraglioul (Vmte), dans la biographie de Juste-Agénor, Lafcadio lisait:
"Ministre à Bucharest en 1873."

Qu'avaient ces simples mots à faire ainsi battre son coeur?

Lafcadio, à qui sa mère avait donné cinq oncles, n'avait jamais connu son père; il acceptait de le tenir
pour mort et s'était toujours abstenu de questionner à son sujet. Quant aux oncles (chacun de nationalité

différente, et trois d'entre eux dans la diplomatie), il s'était assez vite avisé qu'ils n'avaient avec lui d'autre

parenté que celle qu'il plaisait à la belle Wanda de leur prêter. Or Lafcadio venait de prendre dix-neuf

< page précédente | 28 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.