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André Gide - Les Caves du Vatican

comte de Baraglioul avait recouvré son assurance; il était assis à présent sur la chaise qu'avait
débarrassée Carola, et celle-ci, près de lui, accotée contre la table, déjà commençait de parler, lorsqu'un

grand bruit se fit dans le corridor: la porte s'ouvrit avec fracas et cette femme parut, que Julius avait

aperçue dans la voiture.

- J'en était sûre, dit-elle; quand je l'ai vu monter...

Et Carola, tout aussitôt, s'écartant un peu de Julius:

- Mais pas du tout, ma chère... nous causions. Mon amie Bertha Grand-Marnier; Monsieur le comte...
pardon! voilà que j'ai oublié votre nom!

- Peu importe, fit Julius, un peu contraint, en serrant la main gantée que Bertha lui tendait.

- Présente-moi aussi, dit Carola...

- Écoute, ma petite: voilà une heure qu'on nous attend, reprit l'autre, après avoir présenté son amie. Si tu
veux causer avec Monsieur, emmène-le: j'ai une voiture.

- Mais ce n'est pas moi qu'il venait voir.

- Alors viens! Vous dînerez ce soir avec nous?...

- Je regrette beaucoup.

- Excusez-moi, Monsieur, dit Carola rougissante, et pressée à présent d'emmener son amie. Lafcadio va
rentrer d'un moment à l'autre.

Les deux femmes en sortant avaient laissé la porte ouverte; sans tapis, le couloir était sonore; le coude
qu'il faisait empêchait qu'on ne vît venir; mais on entendait approcher.

- Après tout, mieux que la femme encore, la chambre me renseignera, j'espère, se dit Julius.
Tranquillement il commença d'examiner.

Presque rien dan cette banale chambre meublée ne se prêtait hélas! à sa curiosité mal experte:

Pas de bibliothèque, pas de cadres aux murs. Sur la cheminée, la Moll Flanders de Daniel Defoe,
en anglais, dans une vile édition coupée seulement aux deux tiers, et les Novelle

d'Anton-Francesco Grazzini, dit le Lasca, en italien. Ces deux livres intriguèrent Julius. A côté d'eux,

derrière un flacon d'alcool de menthe, une photographie ne l'inquiéta pas moins: sur une plage de sable,

une femme, non plus très jeune, mais étrangement belle, penchée au bras d'un homme de type anglais très

accusé, élégant et svelte, en costume de sport; à leurs pieds, assis sur une dérissoire renversée, un robuste

enfant d'une quinzaine d'années, aux épais cheveux clairs en désordre, l'air effronté, rieur, et

complètement nu.

Julius prit la photographie et l'approcha du jour pour lire, au coin de droite, quelques mots pâlis:
Duino; juillet 1886
, - qui ne lui apprirent pas grand-chose, bien qu'il se souvînt que Duino est une
petite bourgade sur le littoral autrichien de l'Adriatique. Hochant la tête de haut en bas et les lèvres

pincées, il reposa la photographie. Dans l'âtre froid de la cheminée se réfugiaient une boîte de farine

d'avoine, un sac de lentilles et un sac de riz; dressé contre le mur, un peu plus loin, un échiquier. Rien ne

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