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André Gide - Les Caves du Vatican

un bronze de Barye, une lettre où Julius reconnut l'écriture de son vieux père. Il déchira tout aussitôt
l'enveloppe et lut:

Mon cher fils,

Mes forces ont beaucoup diminué ces derniers jours. A de certains avertissements qui ne trompent
pas je comprends qu'il est temps de plier bagage; aussi bien j'ai-je plus grand profit à attendre d'une

station plus prolongée.

Je sais que vous rentrer à Paris cette nuit et je compte que vous voudrez bien me rendre sans tarder un
service: En vue de quelques dispositions dont je vous aviserai tôt ensuite, j'ai besoin de savoir si un jeune

homme, du nom de Lafcadio Wluiki (on prononce Louki, le W et l'i se font à peine sentir), habite encore

au douze de l'impasse Claude-Bernard.

Je vous serai obligé de bien vouloir rendre à cette adresse et de demander à voir le susdit. (Vous
trouverez facilement, romancier que vous êtes, un prétexte pour vous introduire.) Il m'importe de

connaître:

1° ce qui fait le jeune homme;
2° ce qu'il compte faire (a-t-il de l'ambition? de quel ordre?);

3° Enfin vous m'indiquerez quels vous paraissent être ses ressources, ses facultés, ses appétits, ses

goûts...

Ne cherchez pas à me voir pour l'instant: je suis d'humeur chagrine. Ces renseignements aussi bien
pouvez-vous me les écrire en quelques mots. S'il me prend désir de causer, ou si je me sens près du grand

départ, je vous ferai signe.

Je vous embrasse.

Juste-Agénor de Baraglioul.

P.S. - Ne laissez point paraître que vous venez de ma part; le jeune homme m'ignore et doit continuer
de m'ignorer.

Lafcadio Wluiki a présentement dix-neuf ans. Sujet roumain. Orphelin.

J'ai parcouru votre dernier livre. Si, après cela, vous n'entrez pas à l'Académie, vous êtes impardonnable

d'avoir écrit ces sornettes.

On ne pouvait le nier: le dernier livre de Julius avait mauvaise presse. Bien qu'il fût fatigué, le romancier
parcourut les découpures des journaux où l'on citait son nom sans bienveillance. Puis il ouvrit une fenêtre

et respira l'air brumeux de la nuit. Les fenêtres du cabinet de Julius donnaient sur des jardins

d'ambassade, bassin d'ombre lustrale où les yeux et l'esprit se lavaient des vilenies du monde et de la rue.

Il écouta quelques instants le chant pur d'un merle invisible. Puis rentra dans la chambre où Marguerite

reposait déjà.

Comme il redoutait l'insomnie il prit sur la commode un flacon de fleur d'oranger dont il faisait fréquent
usage. Soucieux des prévenances conjugales, il avait pris cette précaution de poser en contrebas de la

dormeuse la lampe à la mèche baissée; mais un léger tintement du cristal, lorsque, ayant bu, il reposa le

verre, atteignit au profond de son engourdissement Marguerite qui, poussant un gémissement animal, se

tourna du côté du mur. Julius, heureux de la tenir pour éveillée, s'approcha d'elle et, tout en se

déshabillant:

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