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André Gide - Les Caves du Vatican

A partir de ce jour, rempli de préoccupations plus hautes, c'est à peine si Anthime s'aperçut du bruit qui
se faisait autour de son nom. Julius de Baraglioul prenait soin d'en souffrir pour lui, et n'ouvrait pas les

journaux sans battements de coeur. Au premier enthousiasme des feuilles orthodoxes répondaient à

présent les huées des organes libéraux: à l'important article de l'Osservatore, "Une nouvelle

victoire de l'Église", faisait pendant la diatribe du Tempo Felice, "Un imbécile de plus". Enfin,

dans La Dépêche de Toulouse, la chronique d'Anthime, envoyée l'avant-veille de sa guérison,

parut précédée d'une notice gouailleuse; Julius répondit au nom de son beau-frère une lettre à la fois

digne et sèche pour avertir La Dépêche qu'elle n'aurait plus désormais à compter "le converti"

parmi ses collaborateurs. La Zukunft prit les devants et remercia poliment Anthime. Celui-ci

acceptait les coups de ce visage serein qu'apprête l'âme vraiment dévote.

- Heureusement le Correspondant va vous être ouvert; ça, j'en réponds, disait Julius d'une voix
sifflante.

- Mais, cher ami, que voulez-vous que j'y écrive? objectait bénévolement Anthime; rien de ce qui
m'occupait hier ne m'intéresse plus aujourd'hui.

Puis le silence s'était fait. Julius avait dû rentrer à Paris.

Anthime cependant, pressé par le père Anselme, avait docilement quitté Rome. Sa ruine matérielle avait
vite suivi le retrait de l'appui des Loges; et les visites auxquelles Véronique, confiante dans l'appui de

l'Église, le poussait, n'ayant pas eu d'autre résultat que de lasser et finalement d'indisposer le haut clergé,

amicalement il avait été conseillé d'aller attendre à Milan la compensation naguère promise et les reliefs

d'une faveur céleste éventée.


Livre Deuxième.


JULIUS DE BARAGLIOUL

"Puisqu'il ne faut jamais ôter le retour à personne."

- VIII, p. 93


I.

Le 30 mars, à minuit, les Baraglioul rentrèrent à Paris et réintégrèrent leur appartement de la rue de
Verneuil.

Tandis que Marguerite s'apprêtait pour la nuit, Julius, une petite lampe à la main et des pantoufles aux
pieds, pénétra dans son cabinet de travail, qu'il ne retrouvait jamais sans plaisir. La décoration de la pièce

était sobre; quelques Lépine et un Boudin pendaient aux murs; dans un coin, sur un socle tournant, un

marbre, le buste de sa femme Chapu, faisait une tache un peu crue; au milieu de la pièce, une table

Renaissance énorme où, depuis son départ, s'amoncelaient livres, brochures et prospectus; sur un plateau

d'émail cloisonné quelques cartes de visite cornées, et à l'écart du reste, appuyée bien en évidence contre

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