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André Gide - Les Caves du Vatican
un jour pour en faire part au cardinal André, qui l'ébruita dans le parti conservateur et dans le haut clergé français; tandis que Véronique l'annonçait au père Anselme, de sorte que la nouvelle en parvenait bientôt aux oreilles du Vatican.
Sans doute Armand-Dubois avait été l'objet d'une faveur insigne. Que la Vierge lui fût réellement apparue, c'est ce qu'il était peut-être imprudent d'affirmer; mais quand bien même il l'aurait vue seulement en rêve, sa guérison du moins était là, indéniable, miraculeuse assurément.
Or, s'il suffisait peut-être à Anthime d'être guéri, cela ne suffisait pas à l'Église, qui réclama une abjuration manifeste, prétendant l'entourer d'un insolite éclat.
- Eh quoi! lui disait à quelques jours de la le père Anselme, vous auriez, au cours de vos erreurs, propagé par tous les moyens l'hérésie, et vous vous déroberiez aujourd'hui à l'enseignement supérieur que le ciel entend tirer de vous-même? Combien d'âmes les fausses lueurs de votre vaine science n'ont-elles pas détournées de la lumière! Il vous appartient de les rallier aujourd'hui, et vous hésiteriez à le faire? Que dis-je: il vous appartient? C'est votre strict devoir; et je ne vous ferai point cette injure de supposer que vous ne le sentiez pas.
Non, Anthime ne se dérobait pas à ce devoir; toutefois il ne laissait pas d'en redouter les conséquences. De gros intérêts qu'il avait en Egypte étaient, nous l'avons dit, entre les mains des francs-maçons. Que pouvait-il sans l'assistance de la Loge? Et comment espérer qu'elle continuerait à soutenir celui qui précisément la reniait. Comme il avait attendu d'elle sa fortune, il se voyait à présent tout ruiné.
Il s'en ouvrit au père Anselme. Celui-ci, qui ne connaissait pas le haut grade d'Anthime, s'en réjouit fort, en pensant que l'abjuration en serait d'autant remarquée. Deux jours après, le haut grade d'Anthime n'était plus un secret pour aucun des lecteurs de l'Osservatore ni de la Santa Groce.
- Vous me perdez, disait Anthime.
- Eh! mon fils, au contraire, répondait le père Anselme; nous vous apportons le salut. Quant à ce qui est des besoins matériels, n'en ayez cure: l'Église y subviendra. J'ai longuement entretenu de votre cas le cardinal Pazzi qui doit en référer à Rampolla; vous dirai-je enfin que, déjà votre abjuration n'est pas ignorée de notre Saint-Père; l'Église saura reconnaître ce que vous sacrifiez pour elle et n'entend pas que vous soyez frustré. Au demeurant, ne pensez-vous pas que vous vous exagérez l'efficace (il souriait) des francs-maçons dans l'occurence? Ce n'est pas que je ne sache qu'il faut trop souvent compter avec eux!... Enfin avez-vous fait l'estimation de ce que vous craignez que leur hostilité ne vous fasse perdre? Dites-nous la somme, à peu près et... (il leva l'index de la main gauche à hauteur du nez, avec une bénignité malicieuse) et ne craignez rien.
Dix jours après les fêtes du Jubilé, l'abjuration d'Anthime se fit au Gesu, entouré d'une pompe excessive. Je n'ai pas à relater cette cérémonie dont s'occupèrent tous les journaux italiens de l'époque. Le père T., socius du général des Jésuites, prononça à cette occasion un de ses plus remarquables discours: Certainement l'âme du franc-maçon était tourmenté jusqu'à la folie, et l'excès même de sa haine était un présage d'amour. L'orateur sacré rappelait Saul de Tarse, découvrait entre le geste iconoclaste d'Anthime et la lapidation de saint Etienne de surprenantes analogies. Et pendant que l'éloquence du révérend père se gonflait et roulait à travers la nef comme roule dans une grotte sonore la houle épaisse des marées. Anthime songeait à la frêle voix de sa nièce, et dans le secret de son coeur remerciait l'enfant d'avoir appelé sur les péchés de l'oncle impie l'attention miséricordieuse de Celle qu'il voulait uniquement servir désormais.
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