|
André Gide - Les Caves du Vatican
La honte au front, la rage au coeur, l'iconoclaste à présent remonte à son laboratoire; il voudrait travailler, mais cet effort abominable l'a brisé; il n'a plus de coeur qu'à dormir.
Certes, il va se mettre au lit sans souhaiter bonsoir à personne... A l'instant d'entrer dans sa chambre, un bruit de voix pourtant l'arrête. La porte de la chambre voisine est ouverte; dans l'ombre du couloir il se glisse...
Semblable à quelque angelet familier, la petite Julie, en chemise, est sur son lit, agenouillée; au chevet du lit, baignant dans la clarté de la lampe, Véronique et Marguerite à genoux toutes deux; un peu reculé, debout au pied du lit, Julius, une main sur son coeur, l'autre couvrant ses yeux, dans une attitude à la fois dévote et virile: ils écoutent l'enfant prier. Un grand silence enveloppe la scène et tel qu'il fait souvenir le savant de certain soir tranquille et d'or, au bord du Nil, où, comme cette prière enfantine s'élève, s'élevait une fumée bleue, toute droite vers un ciel tout pur.
Sans doute, la prière touche à sa fin; l'enfant, à présent, laissant les formules apprises, prie d'abondance, selon la dictée de son coeur; elle prie pour les petits orphelins, pour les malades et pour les pauvres, pour sa soeur Geneviève, pour sa tante Véronique, pour son papa; pour que l'oeil de sa chère maman soit vite guéri... Cependant le coeur d'Anthime se contracte; du pas de la porte, très haut, sur un ton qu'il voudrait ironique, on l'entend à l'autre bout de la pièce qui dit:
- Et pour l'oncle, on ne lui demande rien, au bon Dieu?
L'enfant alors, d'une voix extraordinairement assurée, reprend, au grand étonnement de chacun:
- Et je Vous prie également, mon Dieu, pour les péchés de l'oncle Anthime.
Ces mots atteignent l'athée en plein coeur.
VI.
Cette nuit Anthime eut un songe. On frappait à la petite porte de sa chambre; non point à la porte du couloir, ni à celle de la chambre voisine: on frappait à une autre porte, une porte dont, à l'état de veille, il ne s'était pas jusqu'alors avisé et qui donnait droit sur la rue. C'est là ce qui fit qu'il eut peur et d'abord, pour toute réponse, se tint coi. Une demi-clarté lui permettait de distinguer les menus objets dans sa chambre, une douce et douteuse clarté pareille à celle qu'eût répandue une veilleuse; pourtant aucune flamme ne veillait. Comme il cherchait à s'expliquer d'où provenait cette lumière, on heurta une seconde fois.
- Qu'est-ce que vous voulez? cria-t-il d'une voix tremblante.
A la troisième fois une extraordinaire mollesse l'engourdit, une mollesse telle que tout sentiment de peur s'y fondit (ce qu'il appelait plus tard: une tendresse résignée); soudain il sentit à la fois qu'il était sans résistance et que la porte allait céder. Elle s'ouvrit sans bruit, et durant un instant il ne vit qu'une obscure embrasure, mais où, comme dans une niche, voici que la Sainte Vierge apparut. C'était une courte forme blanche, qu'il prit d'abord pour sa petite nièce Julie, telle qu'il venait de la laisser, les pieds nus dépassant un peu sa chemise; mais, un instant après, il reconnut Celle qu'il avait offensée; je veux dire qu'elle avait l'aspect de la statue du carrefour; et même il distingua la blessure de l'avant-bras droit; pourtant le mâle visage était plus beau, plus souriant encore que de coutume. Sans qu'il la vît précisément marcher, elle avança vers lui comme en glissant, et quand elle fut tout contre son chevet:
|