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André Gide - Les Caves du Vatican

Ceci se passait vers midi. Les journaux du soir en publiaient déjà la nouvelle, et comme on avait trouvé
sur Protos la découpure de la coiffe du chapeau, sa double culpabilité ne laissait de doute pour personne.

Lafcadio cependant avait vécu jusqu'au soir dans une attente ou une crainte vague, non point peut-être de
la police dont l'avait menacé Protos, mais de Protos lui-même ou de je ne sais quoi dont il ne cherchait

plus à se défendre. Une incompréhensible torpeur pesait sur lui, qui n'était peut-être que de la fatigue: il

renonçait.

La veille il n'avait revu Julius qu'un instant, lorsque celui-ci, à l'arrivée du train de Naples, était allé
prendre livraison du cadavre; puis il avait longtemps marché au travers de la ville, au hasard, pour user

cette exaspération que lui laissait, après la conversation du wagon, le sentiment de sa dépendance.

Et pourtant la nouvelle de l'arrestation de Protos n'apporta pas à Lafcadio le soulagement qu'il eût pu
croire. On eût dit qu'il était déçu. Bizarre être! D'autant qu'il n'avait plus délibérément repoussé tout

profit matériel du crime, il ne se dessaisissait volontiers d'aucun des risques de la partie. Il n'admettait pas

qu'elle fût aussitôt finie. Volontiers, comme il faisait naguère aux échecs, il eût donné la tour à

l'adversaire, et, comme si l'événement tout à coup lui faisait le gain trop facile et désintéressait tout son

jeu il sentait qu'il n'aurait de cesse qu'il n'eût poussé plus loin le défi.

Il dîna dans une trattoria voisine, pour n'avoir pas à se mettre en habit. Sitôt après, rentrant à l'hôtel, il
aperçut, à travers la porte vitrée du restaurant, le comte Julius, attablé en compagnie de sa femme et de sa

fille. Il fut frappé par la beauté de Geneviève qu'il n'avait pas revue depuis sa première visite. Il s'attardait

dans le fumoir, attendant la fin du repas, lorsqu'on vint l'avertir que le comte était remonté dans sa

chambre et l'attendait.

Il entra. Julius de Baraglioul était seul; il s'était remis en veston.

- Eh bien; l'assassin est coffré, dit-il aussitôt en lui tendant la main.

Mais Lafcadio ne la prit pas. Il restait dans l'embrasure de la porte.

- Quel assassin? demanda-t-il.

- L'assassin de mon beau-frère, parbleu.

- L'assassin de votre beau-frère, c'est moi.

Il dit cela sans trembler, sans changer de ton, sans baisser la voix, sans un geste, et d'une voix si naturelle
que Julius d'abord ne comprit pas. Lafcadio dut se répéter:

- On n'a pas arrêté, vous dis-je, l'assassin de Monsieur votre beau-frère, pour cette raison que l'assassin de
Monsieur votre beau-frère, c'est moi.

Lafcadio aurait été d'aspect farouche, que peut-être Julius aurait pris peur; mais son air était enfantin.
Même il paraissait plus jeune encore que la première fois que l'avait rencontré Julius; son regard était

aussi limpide, sa voix aussi claire. Il avait refermé la porte, mais restait accoté contre elle. Julius, près de

la table, s'affala dans un fauteuil.

- Mon pauvre enfant, dit-il d'abord, parlez plus bas!... Qu'est-ce qui vous a pris? Comment auriez vous
fait cela?

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