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André Gide - Les Caves du Vatican

malins qu'eux: c'est que nous, nous jouons notre vie. Où la police échoue, nous réussissons quelquefois.
Parbleu; vous l'avez voulu, Lafcadio; la chose est faite et vous ne pouvez plus échapper. Je préférerais

que vous m'obéissiez, parce que, voyez-vous, je serais vraiment désolé de devoir livrer un vieil ami

comme vous à la police; mais qu'y faire? Désormais vous dépendez d'elle - ou de nous.

- Me livrer, c'est vous livrer vous-même...

- J'espérais que nous parlions sérieusement. Comprenez donc ceci, Lafcadio: la police coffre les
insoumis; mais en Italie, volontiers elle compose avec les subtils. "Compose", oui je crois que c'est le

mot. Je suis un peu de la police, mon garçon. J'ai l'oeil. J'aide au bon ordre. Je n'agis pas: je fais agir.

"Allons! cessez de regimber, Cadio. Ma loi n'a rien d'affreux. Vous vous faites des exagérations sur ces
choses; si naïf, si spontané! Pensez-vous que ce n'est pas déjà par obéissance, et parce que je le voulais

ainsi, que vous avez repris sur l'assiette, à dîner, le bouton de Mademoiselle Venitequa? Ah! geste

imprévoyant: geste idyllique! Mon pauvre Lafcadio! Vous en êtes-vous assez voulu de ce petit geste,

hein? L'emmerdant, c'est que je n'ai pas été seul à le voir. Bah! ne vous frappez pas; le garçon, la veuve

et l'enfant sont de mèche. Charmants. Il ne tient qu'à vous de vous en faire des amis. Lafcadio, mon ami,

soyez raisonnable; vous soumettez-vous?

Par excessif embarras peut-être, Lafcadio avait pris le parti de ne rien dire. Il restait, le torse raidi, les
lèvres serrées, les yeux fixés droit devant lui. Protos reprit avec un haussement d'épaules:

- Drôle de corps! Et, en réalité, si souple!... ais déjà vous auriez acquiescé, peut-être, si j'avais d'abord dit
ce que nous attendons de vous. Lafcadio, mon ami, ôtez-moi d'un doute: Vous que j'avais quitté si

pauvre, ne pas ramasser six billets de mille que le hasard jette à vos pieds, vous trouvez cela naturel?...

Monsieur de Baraglioul père vint à mourir, m'a dit mademoiselle Venitequa, le lendemain du jour où le

comte Julius, son digne fils, est venu vous faire visite; et le soir de ce jour vous plaquiez mademoiselle

Venitequa. Depuis, vos relations avec le comte Julius sont devenues, ma foi, bien intimes; voudriez-vous

m'expliquer pourquoi?... Lafcadio, mon ami, dans le temps je vous avais connus de nombreux oncles;

votre pedigree, depuis lors, me parait s'être un peu bien embaraglioullé!... Non! ne vous fâchez pas; je

plaisante. Mais que voulez-vous qu'on suppose?... à moins pourtant que vous ne deviez directement à

monsieur Julius votre présente fortune; ce qui (permettez-moi de vous le dire?) séduisant comme vous

l'êtes, Lafcadio, me paraîtrait sensiblement plus scandaleux. D'une manière comme d'une autre, et quoi

que vous nous laissiez supposer, Lafcadio, mon ami, l'affaire est claire et votre devoir est tracé: vous

ferez chanter Julius. Ne vous rebiffez pas, voyons! Le chantage est une saine institution, nécessaire au

maintien des moeurs. Eh! quoi! vous me quittez?... Lafcadio s'était levé.

- Ah! laissez-moi passer, enfin! cria-t-il, enjambant le corps de Protos; en travers du compartiment, étalé
de l'une à l'autre des deux banquettes, celui-ci ne fit aucun geste pour le saisir. Lafcadio étonné de ne se

sentir point retenu, ouvrit la porte du couloir et, s'écartant:

- Je ne me sauve pas, n'ayez crainte. Vous pouvez me garder à vue; mais tout, plutôt que de vous écouter
plus longtemps... Excusez-moi de vous préférer la police. Allez l'avertir: je l'attends.

VI.

Ce même jour, le train du soir amenait de Milan les Anthime; comme ils voyageaient en troisième, ils ne
virent qu'à l'arrivée la comtesse de Baraglioul et sa fille aînée qu'amenait de Paris le sleeping-car du

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