bibliotheq.net - littérature française
 

André Gide - Les Caves du Vatican

apparemment son beau-frère les ignore: il préfère les ignorer... Anthime, tout échauffé déjà et que
précisément le "lumbago" fait souffrir, ricane et répond hargneux:

- Si je vais mieux?... Ah! ah! ah! vous en seriez bien fâché!

Julius s'étonne et prie son beau-frère de lui apprendre ce qui lui vaut le prêt d'aussi peu charitables
sentiments.

- Parbleu! vous aussi vous savez appeler le médecin sitôt qu'un des vôtres est malade; mais, quand votre
malade guérit, la médecine n'y est plus pour rien: c'est à cause des prières que vous avez faites pendant

que le médecin vous soignait. Celui-là qui n'a point fait ses Pâques, parbleu! vous trouveriez bien

impertinent qu'il guérît!

- Plutôt que de prier, vous préférez rester malade? dit d'un ton pénétré Marguerite.

De quoi vient-elle se mêler? D'ordinaire elle ne prend jamais part aux conversations d'intérêt général et
fait la supprimée dès que Julius ouvre la bouche. C'est entre hommes qu'ils causent; foin des

ménagements! Il se tourne abruptement vers elle:

- Ma charmante, sachez que si la guérison était là, là, vous m'entendez bien, - et il désigne éperdument la
salière, - tout près, mais que je dusse, pour avoir le droit de m'en saisir, implorer Monsieur le Principal

(c'est ainsi qu'il s'amuse, dans ses jours d'humeur, à appeler l'Étre Suprême) ou le prier d'intervenir, de

renverser pour moi l'ordre établi, l'ordre naturel des effets et des causes, l'ordre vénérable, eh bien! je n'en

voudrais pas, de sa guérison; je lui dirais, au Principal: Fichez-moi la paix avec votre miracle: je n'en

veux pas.

Il scande les mots, les syllabes; il a haussé la voix au diapason de sa colère; il est affreux.

- Vous n'en voudriez pas... pourquoi? demanda Julius très calme.

- Parce que cela me forcerait de croire à Celui qui n'existe pas.

Ce disant, il donne du poing sur la table.

Marguerite et Véronique, inquiètes, ont échangé un clin d'oeil, puis toutes deux reporté vers Julie.

- Je crois qu'il est temps d'aller se coucher, ma fillette, dit la mère. Fais vite; nous viendrons te dire adieu
dans ton lit.

L'enfant, que les atroces propos et l'aspect démoniaque de son oncle épouvantent, s'enfuit.

- Je veux, si je guéris, n'en être obligé qu'à moi-même. Suffit.

- Eh bien! et le médecin alors? hasarda Marguerite.

- Je paie ses soins, et je suis quitte.

Mais Julius, sur son registre le plus grave:

- Tandis que de la reconnaissance envers Dieu vous lierait...

- Oui, mon frère; et voilà pourquoi je ne prie pas.

< page précédente | 12 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.