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André Gide - Les Caves du Vatican

- Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos, je n'aime pas beaucoup les amateurs; mieux vaut que
je vous le dise tout de suite franchement. Et puis, avec moi, vous savez, il ne s'agit pas de faire le

fanfaron, ni l'imbécile. Vous montrez des dispositions, c'est entendu, de brillantes dispositions, mais...

- Cessez de persifler, interrompit Lafcadio qui ne retenait plus sa colère. - Où prétendez-vous en venir?
J'ai fait un pas de clerc l'autre jour; pensez-vous que j'aie besoin qu'on me l'apprenne? Oui, vous avez une

arme contre moi; je ne vais pas examiner s'il serait bien prudent pour vous-même de vous en servir. Vous

désirez que je rachète ce petit bout de cuir. Allons, parlez! Cessez de rire et de me dévisager ainsi. Vous

voulez de l'argent. Combien?

Le ton était si décidé que Protos avait fait un petit retrait en arrière; il se ressaisit aussitôt.

- Tout beau! tout beau! dit-il. Que vous ai-je dit de malhonnête? On discute entre amis, posément. Pas de
quoi s'emballer. Ma parole, vous avez rajeuni, Cadio.

Mais comme il lui caressait légèrement le bras, Lafcadio se dégagea dans un sursaut.

- Asseyons-nous, reprit Protos; nous serons mieux pour causer.

Il se cala dans un coin, à côté de la portière du couloir, et posa ses pieds sur l'autre banquette.

Lafcadio pensa qu'il prétendait barrer l'issue. Sans doute Protos était armé. Lui, présentement, ne portait
aucune arme. Il réfléchit que dans un corps à corps il aurait sûrement le dessous. Puis, s'il avait un instant

pu souhaiter de fuir, la curiosité déjà l'emportait, cette curiosité passionnée contre quoi rien, même sa

sécurité personnelle, n'avait pu jamais prévaloir. Il s'assit.

- De l'argent? Ah! fi donc! dit Protos. Il sortit un cigare d'un étui, en offrit un à Lafcadio qui refusa. - La
fumée vous gêne peut-être?... Eh bien, écoutez-moi. Il tira quelques bouffées de son cigare, puis, très

calme:

- Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est pas de l'argent que j'attends de vous; mais de l'obéissance.
Vous ne paraissez pas, mon garçon (excusez ma franchise), vous rendre un compte bien exact de votre

situation. Il vous faut hardiment vous dresser en face d'elle; permettez-moi de vous y aider.

"Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent, un adolescent a voulu s'échapper; un adolescent
sympathique; et même tout à fait comme je l'aime: naïf et gracieusement primesautier; car il n'apportait à

cela, je présume, pas grand calcul... Je me souviens, Cadio, combien, dans le temps, vous étiez ferré sur

les chiffres, mais que, pour vos propres dépenses, jamais vous ne consentiez à compter... Bref, le régime

des crustacés vous dégoûte; je laisse quelque autre s'en étonner... Mais ce qui m'étonne, moi, c'est que,

intelligent comme vous êtes, vous ayez cru, Cadio, qu'on pouvait si simplement que ça sortir d'une

société, et sans tomber du même coup dans une autre; ou qu'une société pouvait se passer de lois.

"Lawless", vous vous souvenez; nous avions lu cela quelque part: _Two bawks in the air, two fisches
swimming in the sea not more lawless than we..._ Que c'est beau la littérature! Lafcadio! mon ami,

apprenez la loi des subtils.

- Vous pourriez peut-être avancer.

- Pourquoi se presser? Nous avons du temps devant nous. Je ne descends qu'à Rome. Lafcadio, mon ami,
il arrive qu'un crime échappe aux gendarmes; je m'en vais vous expliquer pourquoi nous sommes plus

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