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André Gide - Les Caves du Vatican

la table, au beau milieu de ma table, le billet de chemin de fer avec lequel ce pauvre Fleurissoire avait
voyagé. Il était inscrit à mon nom; ces billets circulaires sont strictement personnels, c'est entendu; j'avais

eu tort de le prêter; mais là n'est pas la question... Dans ce fait de me rapporter mon billet, cyniquement,

dans ma chambre, en profitant d'un instant où j'en suis sorti, je dois voir un défi, une fanfaronnade, et

presque une insulte... qui ne me troublerait pas, cela va sans dire, si je n'avais de bonnes raisons de me

croire à mon tour visé, voici pourquoi: Ce pauvre Fleurissoire, votre ami, était possesseur d'un secret...

d'un secret abominable... d'un secret très dangereux... que je ne lui demandais pas... que je ne me souciais

nullement de savoir... qu'il avait eu la plus fâcheuse imprudence de me confier. Et maintenant, je vous le

demande: celui qui pour étouffer ce secret n'a pas craint d'aller jusqu'au crime... vous savez qui c'est?

- Rassurez-vous, Monsieur le Comte: hier soir je l'ai dénoncé à la police.

- Mademoiselle Carola, je n'attendais pas moins de vous.

- Il m'avait promis de ne pas lui faire de mal; il n'avait qu'à tenir sa promesse, j'aurais tenu la mienne. A
présent j'en ai assez; il peut bien me faire ce qu'il voudra.

Carola s'exaltait, Julius passa derrière la table et s'approchant d'elle de nouveau:

- Nous serions peut-être mieux dans ma chambre pour causer.

- Oh! Monsieur, dit Carola, je vous ai dit maintenant tout ce que j'avais à vous dire; je ne voudrais pas
vous retenir plus longtemps.

Comme elle s'écartait encore, elle acheva de contourner la table et se retrouva près de la sortie.

- Il vaut mieux que nous nous quittions à présent, mademoiselle, reprit dignement Julius qui, de cette
résistance, prétendait garder le mérite. Ah! je voulais dire encore: si, après-demain, vous aviez l'idée de

venir à l'inhumation, il vaut mieux que vous ne e reconnaissiez pas.

C'est sur ces mots qu'ils se quittèrent, sans avoir prononcé le nom de l'insoupçonné Lafcadio.

V.

Lafcadio ramenait de Naples la dépouille de Fleurissoire. Un fourgon mortuaire la contenait, qu'on avait
accroché en queue du train, mais dans lequel Lafcadio n'avait pas cru indispensable de monter lui-même.

Toutefois, par décence, il s'était installé dans le compartiment non pas absolument le plus proche, car le

dernier wagon était un wagon de seconde, du moins aussi près du corps que les "premières" le

permettaient. Parti le matin de Rome, il devait y rentrer le soir du même jour. Il s'avouait mal volontiers

le sentiment nouveau qui bientôt envahit son âme, car il ne tenait rien en si grand-honte que l'ennui, ce

mal secret dont les beaux appétits insouciants de sa jeunesse, puis la dure nécessité, l'avaient préservé

jusqu'alors. Et quittant son compartiment le coeur vide d'espoir et de joie, d'un bout à l'autre du

wagon-couloir, il rôdait, harcelé par une curiosité indécise et cherchant douteusement il ne savait quoi de

neuf et d'absurde à tenter. Tout paraissait insuffisant à son désir. Il ne songeait plus à s'embarquer,

reconnaissait à contrecoeur que Bornéo ne l'attirait guère; non plus le reste de l'Italie: même il se

désintéressait des suites de son aventure; elle lui paraissait aujourd'hui compromettante et saugrenue. Il

en voulait à Fleurissoire de ne s'être pas mieux défendu; il protestait contre cette piteuse figure, eût voulu

l'effacer de son esprit.

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