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André Gide - Les Caves du Vatican

pauvre frère, vous pouvez tenir pour certain que c'est contre moi qu'ils l'exercent; qu'ils l'exercent dès à
présent. Vous ne sauriez croire combien ces gens-là sont habiles. Ces gens-là savent tout, je vous dis... Il

devient plus opportun que jamais que vous alliez rechercher le corps à ma place... Surveillé comme je le

suis à présent, on ne sait pas ce qui pourrait bien m'advenir. Je vous demande cela comme un service,

Lafcadio, mon cher ami. - Il joignait les mains, implorait. - Je n'ai pas la tête à moi pour l'instant, mais je

prendrai des informations à la questure,,de manière à vous munir d'une procuration bien en règle. Où

pourrai-je vous l'adresser?

- Pour plus commodité, je prendrai chambre à cet hôtel. A demain. Courez vite.

Il laissa Julius s'éloigner. Un grand dégoût montait en lui, et presque une espèce de haine contre
lui-même et contre Julius; contre tout. Il haussa les épaules, puis sortit de sa poche le carnet Cook inscrit

au nom de Baraglioul qu'il avait pris dans le veston de Fleurissoire, le posa sur la table, en évidence,

accoté contre le flacon de parfum; éteignit la lumière et sortit.

IV.

Malgré toutes les précautions qu'il avait prises, malgré les recommandations à la questure, Julius de
Baraglioul n'avait pu empêcher les journaux ni de divulguer ses liens de parenté avec la victime, ni même

de désigner en toutes lettres l'hôtel où il était descendu.

Certes, la veille au soir, il avait traversé des minutes de rare angoisse, lorsque au retour de la questure,
vers minuit, il avait trouvé dans sa chambre, exposé bien en évidence, le billet Cook inscrit à son nom et

dont s'était servi Fleurissoire. Il avait aussitôt sonné et, ressorti blême et tremblant dans le couloir, avait

prié le garçon de regarder sous son lit; car il n'osait regarder lui-même. Une espèce d'enquête qu'il poussa

séance tenante n'aboutit à aucun résultat; mais comment se fier au personnel des grands hôtels?...

Pourtant, après une nuit de bon sommeil derrière une porte solidement verrouillée, Julis s'était réveillé

plus à l'aise; la police à présent le protégeait. Il écrivit nombre de lettres et de dépêches, qu'il alla porter

lui-même à la poste.

Comme il rentrait, on le vint avertir qu'une dame était venue le demander; elle n'avait pas dit son nom,
attendait dans le reading-room. Julius s'y rendit et ne fut pas peu surpris de retrouver là Carola.

Non dans la première salle, mais dans une autre plus retraite, plus petite et peu éclairée, elle s'était assise
de biais, au coin d'une table reculée, et, pour se prêter contenance, feuilletait distraitement un album. En

voyant entrer Julius elle se leva, plus confuse que souriante. Le manteau noir qui la recouvrait s'ouvrait

sur un corsage sombre, simple, presque de bon goût; par contre, son chapeau tumultueux quoique noir la

signalait d'une manière désobligeante.

- Vous allez me trouver bien osée, Monsieur le Comte. Je ne sais pas comment j'ai trouvé le courage
d'entrer dans votre hôtel et de vous y demander; mais vous m'avez saluée si gentiment hier... Et puis ce

que j'ai à vous dire est trop important.

Elle restait debout derrière la table; ce fut Julius qui s'approcha; par-dessus la table il lui tendit la main
sans façons:

- Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite?

Carola baissa le front:

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