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André Gide - Les Caves du Vatican

Apparemment Marguerite de Baraglioul redoute l'influence de son beau-frère et se soucie peu de laisser
longtemps sa fille avec lui. C'est ce qu'il osera lui dire, à demi-voix, un peu plus tard, tandis que la

famille se rend à table. Mais Marguerite lèvera sur Anthime un oeil encore légèrement enflammé:

- Peur de vous? Mais, cher ami, Julie aurait converti douze de vos pareils avant que vos moqueries aient
pu remporter le plus petit succès sur son âme. Non, non, nous sommes plus solides que cela, nous autres.

Tout de même songez que c'est une enfant... Elle sait tout ce qu'on peut attendre de blasphème d'une

époque aussi corrompue et dans un pays aussi honteusement gouverné que le nôtre. Mais il est triste que

les premiers motifs de scandale lui soient offerts par vous, son oncle, que nous voudrions lui apprendre à

respecter.

IV.

Ces paroles si mesurées, si sages, sauront-elles calmer Anthime?

Oui, pendant les deux premiers services (au reste le dîner, bon mais simple, n'a que trois plats) et tandis
que la conversation familiale musardera le long de sujets non épineux. Par regard pour l'oeil de

Marguerite, on parlera d'abord oculistique (les Baraglioul feignent de ne point voir que la loupe

d'Anthime a grossi), puis de la cuisine italienne, par gentillesse pour Véronique, avec allusions à

l'excellence de son dîner. Puis Anthime demandera des nouvelles des Fleurissoire que les Baraglioul ont

été voir dernièrement à Pau, et de la comtesse de Saint-Prix, la soeur de Julius, qui villégiature dans les

environs; de Geneviève enfin, l'exquise fille aînée des Baraglioul, que ceux-ci auraient souhaité emmener

avec eux à Rome, mais qui jamais n'avait consenti à s'éloigner de l'hôpital des Enfants-Malades,

où chaque matin, rue de Sèvres, elle va panser les plaies des petits malheureux. Puis Julius jettera sur le

tapis la grave question de l'expropriation des biens d'Anthime: il s'agit de terrains qu'Anthime avait

achetés en Égypte lors d'un premier voyage qu'il fit, jeune homme, dans ce pays; mal situés, ces terrains

n'avaient pas acquis jusqu'à présent grande valeur; mais il était question, depuis peu, que la nouvelle

ligne de chemin de fer du Caire à Héliopolis les traversât: certes la bourse des Armand-Dubois, qu'ont

surmenées de hasardeuses spéculations, a grand besoin de cette aubaine; pourtant Julius, avant son

départ, a pu parler à Maniton, l'ingénieur-expert commis à l'étude de la ligne, et conseille à son

beau-frère de ne point trop dorer son espérance: il pourrait bien rester Gros-Jean. Mais ce qu'Anthime ne

dit pas, c'est que l'affaire est entre les mains de la Loge, qui n'abandonne jamais les siens.

Anthime à présent parle à Julius de sa candidature à l'Académie, de ses chances: il en parle en souriant,
parce qu'il n'y croit guère; et Julius, lui-même, feint une indifférence tranquille et comme renoncée: à

quoi bon raconter que sa soeur, la comtesse Guy de Saint-Prix, tient le cardinal André dans sa manche et,

partant, les quinze immortels qui toujours votent avec lui? Anthime esquisse un compliment très léger,

sur le dernier roman de Baraglioul: L'Air des Cimes. Le fait est qu'il a trouvé le livre exécrable;

et Julius, qui ne s'y méprend pas, se hâte de dire, pour mettre son amour-propre à couvert:

- Je pensais bien qu'un tel livre ne pourrait pas vous plaire.

Anthime consentirait encore à excuser le livre, mais cette allusion à ses opinions le chatouille; il proteste
que celles-ci n'inclinent en rien les jugements qu'il porte sur les oeuvres d'art en général, et sur les livres

de son beau-frère en particulier. Julius sourit avec une accommodante condescendance et, pour changer

de sujet, demande à son beau-frère des nouvelles de sa sciatique, qu'il appelle par erreur: son lumbago.

Ah! pourquoi Julius ne s'est-il pas plutôt enquis de ses recherches scientifiques? On aurait eu beau jeu de

lui répondre. Son lumbago! Pourquoi pas sa loupe, bientôt? Mais ses recherches scientifiques,

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