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André Gide - Les Caves du Vatican

- Tant pis pour la valise! Le dé l'avait bien dit: je ne dois pas descendre ici.

Il referma la portière et se rassit.

- Pas de papiers dans la valise; et mon linge n'est pas marqué; que risque-je?... N'importe: m'embarquer le
plus tôt possible; ce sera peut-être un peu moins amusant; mais, à coup sûr, beaucoup plus sage.

Le train cependant repartait.

- Ce n'est tant la valise que je regrette... mais mon castor, que j'aurais bien voulu repêcher. N'y pensons
plus.

Il bourra une nouvelle pipette, l'alluma, puis plongeant la main dans la poche intérieure de l'autre veston,
il en sortit d'un coup une lettre d'Arnica, un carnet de l'agence Cook et une enveloppe de papier bulle

qu'il ouvrit.

- Trois, quatre, cinq, six billets de mille! N'intéresse pas les gens honnêtes.

Il remit les billets dans l'enveloppe et l'enveloppe dans la poche du veston.

Mais quand, un instant après, il examina le carnet Cook, Lafcadio eut un éblouissement. Sur la première
feuille, le nom de _Julius de Baraglioul_ était inscrit.

- Est-ce que je deviens fou? pensa-t-il. Quel rapport avec Julius?... billet volé?... non; pas possible. Billet
prêté, sans aucun doute. Diable! diable! J'ai peut-être fait du gâchis: ces vieillards sont mieux ramifiés

qu'on ne croit...

Puis, en tremblant d'interrogation il ouvrit la lettre d'Arnica. L'événement apparaissait trop étrange; il
avait peine à fixer son attention; sans doute, il ne parvenait pas bien à démêler quelle parenté ou quels

rapports entre Julius et ce vieux, mais il saisit ceci du moins: que Julius était à Rome. Aussitôt sa

résolution fut prise: un urgent désir de revoir son frère l'envahit, une curiosité débridée d'assister au

retentissement de cette affaire sur ce calme et logique esprit:

- C'est dit! Ce soir je couche à Naples; je dégage ma malle et demain je retourne à Rome par le premier
train. Ce sera sûrement beaucoup moins sage, mais peut-être un peu plus amusant.

III.

A Naples, Lafcadio descendit dans un hôtel voisin de la gare; il eut soin de prendre sa malle avec lui,
parce que sont suspects les voyageurs sans bagages et qu'il prenait garde de n'attirer point sur lui

l'attention; puis courut se procurer les quelques objets de toilette qui lui manquaient et un chapeau pour

remplacer l'odieux canotier (et du reste étroit à son front) que lui avait laissé Fleurissoire. Il désirait

également acheter un revolver, mais dut remettre au lendemain cette emplette; déjà les magasins

fermaient.

Le train qu'il voulait prendre le lendemain partait de bonne heure; on arrivait à Rome pour déjeuner...

Son intention était de n'aborder Julius qu'après que les journaux auraient parlé du "crime". Le _crime!_
Ce mot lui semblait plutôt bizarre; et tout à fait impropre, s'adressant à lui, celui de _criminel_. Il

préférait celui _d'aventurier_, mot aussi souple que son castor, et dont il pouvait relever les bords à son

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