|
Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
pacifiquement guerre. Criez: Paix! paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! paix! cet homme est mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. L'intention estoit pacifique et serez jugés sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez dur. Les cloches des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très belles par les bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre ouvert, sur les pavés des rues, diront: Voilà qui est bien faict! C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit vivre à l'aise.»
XXVII
Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir dîné plusieurs fois. Ce soir-là, c'est à «la Belle Chocolatière», restaurant suisse, situé, comme on sait, au bord de la Seine, que dînait madame de Bonmont avec l'élite guerrière du nationalisme, Joseph Lacrisse, Henri Léon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua Henri Léon, ressemblait beaucoup à la jolie servante du pastel de Liotard, dont une copie très agrandie servait d'enseigne au cabaret. Madame de Bonmont était douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une âme faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont était la plus touchante qu'elle eût su découvrir et la retraite prématurée de ce général lui tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie sur lequel il reposât sa gloire. Elle faisait volontiers de ces présents, dont tout le prix était dans le sentiment. Son amour, agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse, lui laissait des loisirs qu'elle employait à s'attendrir sur les malheurs de l'armée nationale et à manger des pâtisseries. Elle engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame de Gromance formait des pensées moins généreuses. Elle avait aimé et trompé Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aimé. Mais Gustave, en lui ôtant son manteau clair à fleurs roses sur la terrasse de la «Belle Chocolatière», lui murmura dans l'oreille les noms de «sale rosse» et de «vadrouille», sous les yeux baissés du maître d'hôtel respectueux. Elle ne laissa paraître aucun trouble sur son visage. Mais au dedans d'elle-même elle le trouvait gentil, et elle sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son côté, Gustave, pensif, comprit qu'il avait prononcé, pour la première fois de sa vie, une parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir à table à côté de Clotilde. Le dîner, qui était le dernier de la saison, ne fut *fut point joyeux. La mélancolie des adieux se fit sentir, et une certaine tristesse nationaliste. Sans doute, on espérait encore, que dis-je, on nourrissait encore des espérances infinies. Mais il est douloureux, quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du vague et lointain avenir, le contentement des longs désirs et des ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque sérénité, pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant élire conseiller municipal par les républicains nationalistes des Grandes-Écuries.
- En somme, dit-il, tout s'est bien passé le 14 juillet, à Longchamp. L'armée a été acclamée. On a crié: «Vive Jamont! vive Bougon!» Il y a eu de l'enthousiasme.
- Sans doute, sans doute, dit Henri Léon, mais Loubet est rentré intact à l'Elysée, et cette journée-là n'a pas beaucoup avancé nos affaires.
Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur le nez, qu'il avait grand et royal, fronça les sourcils et dit fièrement:
- Je vous réponds que ça a chauffé à la Cascade. Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! vivent les soldats!...»
- La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de pareils cris...
|