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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

M. Goubin répondit qu'il le savait par coeur.

- Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est bréviaire. Je vais tout de suite vous lire le chapitre deuxième,
qui ne vous plaira pas moins que le précédent.

Et le maître lut ce qui suit:

«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une belle harangue que Robin
Mielleux leur feict.

»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cité et université, chacun d'iceulx frappant avec
cuiller à pot sur trublio, ce qui est à dire marmite de fer et casserole en françois, et estoit concert bien

mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux traistres et marranes!» Pendoient aussi ès murailles et lieux

secrets et retraicts beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: «Mort aux marranes! Achetez

mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie à Tintinnabule!» Se armoient de armes à feu et armes

blanches, car estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin Baton et estoient si

bons princes que frappoient des poings, ne desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement

de fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien idoine, très congru et correspondant à

leur pensée, que vouloient décerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la boette cranienne

où elle gist par ordre et disposition de Nature. Et faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en

avoient occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi estre les bons et que hors

d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire,

distinction parfaicte et bel ordre de bataille.

»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippées, lesquelles très gracieusement,
parblandices et mignardises, incitoient ces gallants Trublions à escarbouiller, descrouller, transpercer,

subvertir et déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez esbahi, et reconnoissez à cela

l'inclination naturelle des dames à cruelletés et violences et admiration du fier courage et vaillance

guerrière, comme il se voit jà par les histoires anticques où il est conté que le dieu Mars fust aimé de

Vénus ainsi que de déesses et de mortelles à foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust plaisant

joueur de viole, ne reçut que desdains des nymphes et des chambrières.

»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de Trublions, n'estaient festins ni obsèques de
Trublions, que ung povre homme ou deux, ou davantage, ne fust assommé par eulx, et laissé demi-mort

ou mort aux trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit

coutume que, les Trublions passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit été escarbouillé fust porté

bien piteusement en civière es bouticques et officines de ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres,

estoient les apothicaires de la ville du parti des Trublions.

»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et plus ample que ne furent jamais les
foires d'Aix-la-Chapelle et de Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite foire de

Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages d'art et gentilles inventions, que un

preu'd'homme nommé Cornely, qui avait jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu'à la

veüe, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son salut éternel et mêmement le boire et le

manger. Les peuples estranges se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y faire

dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, dont se rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce

nous est grand honneur.» Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et Gaigne-petit, les gens

de métiers et industries, entendoient bien vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville

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