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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

- C'est évident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement. Nous crions: «Vive l'armée!...»

- Je te crois, dit le petit Dellion.

- Laissez-moi dire. Nous crions: «Vive l'armée!» C'est notre cri de ralliement. Si le gouvernement se met
à remplacer les généraux nationalistes par des généraux républicains, nous ne pouvons plus crier: «Vive

l'armée!»

- Pourquoi? demanda le petit Dellion.

- Parce qu'alors ce serait crier: «Vive la République!», ça crève les yeux!

- Ce n'est pas à craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers est excellent. Si le ministère de
trahison arrive à mettre dans le haut commandement un républicain sur dix, c'est tout le bout du monde.

- Ce sera déjà très désagréable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous serons obligés de crier: «Vivent les
neuf dixièmes de l'armée!» Et pour un cri, c'est trop long.

- Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: «Vive l'armée!» on sait bien que ça veut dire: «Vive
Mercier!»

Jambe-d'Argent, au piano, chanta:

Vive le Roi! Vive le Roi!
De nos vieux marins c'est l'usage,

Aucun d'eux ne pensait à soi,

Tout en succombant au naufrage,

Chacun criait avec courage:

Vive le Roi!

- Tout de même, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon jour pour commencer le
chambardement. La foule dans les rues, la foule électrisée, revenant de la revue et acclamant les

régiments au passage!... Avec de la méthode, on peut faire beaucoup ce jour-là. On peut soulever les

masses profondes.

- Vous vous trompez, dit Henri Léon. Vous méconnaissez la physiologie des foules. Le bon nationaliste
qui revient de la revue tient un nourrisson dans ses bras, et il traîne un moutard par la main. Sa femme

l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie dans un panier. Allez donc soulever un homme

avec ses deux gosses, sa femme et le déjeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules sont

inspirées par des associations d'idées très simples. Vous ne leur ferez pas faire une émeute un jour de

fête. Les cordons de gaz et les feux de Bengale suggèrent aux foules des idées joyeuses et pacifiques. Le

populaire voit devant les cabarets un carré de lanternes chinoises et une estrade drapée d'andrinople pour

les musiciens; et il ne pense qu'à danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir le

moment psychologique.

- Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.

- Il faudrait pourtant tâcher de comprendre, dit Henri Léon.

- Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?

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