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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.

- Vous comprenez, je n'aime pas à me séparer de mes affaires.... Des objets prêtés courent des risques....
On a des ennuis.... Mais du moment que c'est dans l'intérêt national.... Le pays avant tout. Vous choisirez

avec M. Frémont ce qu'il faudra exposer.

- C'est égal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez tort, Dellion, de ne pas travailler le coup
du père François.

On prit le café dans le petit salon.

Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait d'ajouter à son répertoire quelques
chansons royalistes de la Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succès dans les

salons.

Il chanta, sur l'air de la Sentinelle:

Au champ d'honneur frappé d'un coup mortel,
Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,

Fier de périr pour le sol paternel,

Avec ivresse exhalait sa grande âme:

Ah! sans regret je puis mourir;

Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,

Puisque jusqu'au dernier soupir,

Sans reproche j'ai pu servir

Mon roi, ma belle et ma patrie.

Chassons des Aigues, président du Comité d'action nationaliste, s'approcha de Joseph Lacrisse:

- Mon cher conseiller, décidément, faisons-nous quelque chose le 14 Juillet?

- Le Conseil, répondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un mouvement d'opinion. Ce n'est pas
dans ses attributions; mais si des manifestations spontanées se produisent....

- Le temps presse, le péril grandit, répliqua Chassons des Aigues, qui s'attendait à être exécuté à son
cercle, et contre qui une plainte en escroquerie était déposée au Parquet. Il faut agir.

- Ne vous énervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous avons l'argent.

- Nous avons l'argent, répéta Chassons des Aigues, pensif.

- Avec le nombre et l'argent, on fait les élections, poursuivit Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le
pouvoir, et nous le garderons vingt ans.

- Oui, mais d'ici là.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux arrondis regardaient, pleins
d'inquiétude, dans le vague de l'avenir.

- D'ici là, répondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous avons déjà commencé.

- Il vaut mieux en finir tout de suite, déclara Chassons des Aigues avec l'accent d'une conviction
profonde. Nous ne pouvons pas laisser à ce gouvernement de trahison le loisir de désorganiser l'armée et

de paralyser la défense nationale.

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