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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

avons vu 89 et 93, la suppression des communautés religieuses et la vente des biens ecclésiastiques. Et
jadis, sous la monarchie très chrétienne, croit-on que nous avons gardé et accru nos biens sans efforts et

sans luttes? C'est mal connaître l'histoire de France. Nos grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs,

nos prairies et nos moulins, nos bois et nos étangs, nos justices et nos juridictions, nous ont été sans cesse

disputés par de puissants ennemis, seigneurs, évêques et rois. Nous avions à défendre, à main armée ou

devant les tribunaux, un jour un pré, une route, le lendemain, un château, un gibet. Pour soustraire nos

richesses à la cupidité du pouvoir laïque, il nous fallait à tout momonet produire ces vieilles chartes de

Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseignée aujourd'hui dans les écoles du gouvernement,

argue de faux. Nous avons plaidé pendant dix siècles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans que

nous plaidons contre la justice de la République. Et l'on croit que nous sommes las! Non, nous ne

sommes ni effrayés ni découragés. Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres.

Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui ne nous feront pas défaut: la

protection du Ciel et l'impuissance parlementaire.»

**»Telles sont les pensées qui se forment harmonieusement sous le crâne luisant du Père Adéodat.
Lacrisse, vous avez été le candidat du Père Adéodat. Vous êtes son élu. Voyez-le. C'est un grand

politique. Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui à contenter le charcutier qui est

républicain et à charmer le marchand de parapluies qui est libre penseur. Voyez le Père Adéodat,

voyez-le sans cesse et le revoyez.

- J'ai plusieurs fois causé avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en effet très intelligent. Ces bons Pères se
sont enrichis avec une rapidité surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.

- Beaucoup de bien, reprit Henri Léon. Tout l'énorme quadrilatère compris entre la rue des
Grandes-Écuries, le manège, l'hôtel du baron Golsberg et le boulevard extérieur leur appartient. Ils

réalisent patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'élever en plein Paris, dans votre

circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une immense basilique, qui attirera, chaque année, des

millions de pèlerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des maisons de rapport.

- Je le sais bien, dit Lacrisse.

- Je le sais aussi, dit Frémont. Je connais leur architecte. C'est Florimond, un homme extraordinaire.
Vous savez que les bons Pères organisent des tournées de pèlerinage en France et à l'étranger. Florimond,

les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les pèlerins dans leurs visites aux cathédrales. Ils

s'est fait la tête d'un maître maçon du XIIIe siècle. Il contemple les tours et les clochers avec des yeux

extatiques. Il explique aux dames l'arc en tiers-point et la Symbolique chrétienne. Il montre, au cour de la

grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jessé. Il calcule la résistance des murs avec des larmes,

des soupirs et des prières. A la table d'hôte, qui réunit les moines et les pèlerins, son visage et ses mains,

encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrassées, attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rêve:

«Apporter, humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que le monde.» Et, rentré à

Paris, il bâtit des maisons ignobles, des immeubles de rapport avec de mauvais plâtras et des briques

creuses posées de champ, de misérables bâtisses qui ne dureront pas vingt ans.

- Mais, dit Henri Léon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont les immeubles des Grandes-Écuries
dont je parlais tout à l'heure, et qui feront place un jour à la grande basilique de Saint-Antoine et à ses

dépendances, à toute une cité religieuse qui naîtra dans une quinzaine d'années. Avant quinze ans, les

bons Pères posséderont tout le quartier de Paris qui a élu notre ami Lacrisse.

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