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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, répondit avec lenteur et gravité:

- Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais ils sont avant tout patriotes. Ils ont voté pour un
patriote qui ne pensait pas comme eux, qui était d'un avis différent du leur sur des questions qu'ils

jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je pense que vous n'hésitez pas à

l'approuver.

- Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous, qu'ils ne sont pas très forts.

- Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, pas très forts.... Je ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts
que....

Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il n'en connût pas parmi ses amis, soit
que sa mémoire ingrate lui refusât le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui fît repousser

les exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:

- Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez.

- Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos électeurs monarchistes et catholiques
qui ont marché pour vous avec les bons Pères. Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien! votre

intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord parce qu'ils pensent comme vous et

ensuite parce qu'on ne les trompe pas, les bons Pères, tandis qu'on trompe les imbéciles.

- Erreur! profonde erreur! s'écria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon cher, que vous ne connaissez pas
l'électeur. Je le connais, moi! Les imbéciles ne sont pas plus faciles à tromper que les autres. Ils se

trompent, c'est vrai. Ils se trompent à chaque instant. Mais on ne les trompe pas....

- Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre.

- N'en croyez rien, répondit Lacrisse avec sincérité.

Puis, se ravisant:

- D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.

- Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le pouvez à peu de frais. Vous ne voyez pas
assez le Père Adéodat. C'est un homme de bon conseil, et si modéré! Il vous dira avec son fin sourire, les

mains dans ses manches: «Monsieur le conseiller, gardez, contentez votre majorité. Nous ne serons pas

offensés ça et là d'un vote sur l'imprescriptibilité des droits de l'homme et du citoyen, ou même contre

l'ingérence du clergé dans le gouvernement. Pensez en séance publique à vos électeurs républicains, et

soyez à nous dans les commissions. C'est là, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne besogne. Que

la majorité du Conseil se montre parfois anticléricale, c'est un mal que nous supporterons avec patience.

Mais il importe que les grandes commissions soient profondément religieuses. Elles seront plus

puissantes que le Conseil lui-même, parce qu'une minorité active et compacte l'emporte toujours sur une

majorité inerte et confuse.»

»Voilà, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Père Adéodat. Il est admirable de patience et de sérénité.
Quand nos amis viennent lui dire en frémissant: «Oh! mon père! quelles abominations nouvelles

préparent les francs-maçons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les associations, ce sont des horreurs!»

le bon Père sourit et ne répond rien. Il ne répond rien, mais il pense: «Nous en avons vu d'autres. Nous

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