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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
- Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps où l'on se cognait. C'était le bon temps.
- Il peut revenir, dit Henri Léon.
- Croyez-vous?
- Dame! si nous le ramenons.
- C'est vrai!
- Nous sommes le nombre, comme dit le général Mercier. Agissons.
- Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.
- Agissons, poursuivit Henri Léon. Ne perdons pas de temps. Et surtout prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut être avalé chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une drogue!
- Comment! une drogue? demanda sévèrement Lacrisse.
- Une drogue salutaire, un remède efficace, une bonne médecine. Mais que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser, selon le précepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture nationaliste, bien secouée, est d'un beau rose agréable à voir, et d'une saveur légèrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en saveur. Elle déposera. Le meilleur ira au fond, les parties de monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront au culot. Le malade, défiant, en laissera les trois quarts dans la fiole. Agitez, messieurs, agitez.
- Qu'est-ce que je vous disais! s'écria le jeune de Cadde.
- Agiter, c'est facile à dire. Encore faut-il le faire à propos. Sans quoi on risque de mécontenter l'électeur, objecta Lacrisse.
- Oh! dit Léon, si vous songez à votre réélection!...
- Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.
- Vous avez raison, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.
- Comment? les malheurs! Vous croyez que mes électeurs changeront?
- Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils étaient mécontents, et ils vous ont élu. Ils seront mécontents encore dans quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil, Lacrisse?
- Donnez toujours.
- Vous avez été nommé par deux mille électeurs?
- Deux mille trois cent neuf.
- Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au nombre, il faut aussi regarder à la qualité. Vous avez parmi vos électeurs un assez gros paquet de républicains anticléricaux, petits commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les plus intelligents.
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