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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Mais la vôtre, monsieur Lacrisse, je me ferais tuer pour elle....» Sans doute il y a un terrain d'entente.

«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer l'armée.... Sus aux traîtres qui, soudoyés
par l'étranger, travaillent à énerver la défense nationale....» Ça, c'est un terrain.

- Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri Léon.

- L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, réussit très bien aux Grandes-Écuries, parce qu'il y a dans le
quartier beaucoup de juifs riches qui font campagne avec nous.

- Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques de Cadde, qui était pieux.

- Nous sommerions d'accord aux Grandes-Écuries pour combattre les francs-maçons, répondit Joseph
Lacrisse. Ceux qui vont à la messe leur reprochent de n'être pas catholiques. Les socialistes nationalistes

leur reprochent de n'être pas antisémites. Et toutes nos réunions sont levées sur le cri mille fois répété de:

«A bas les francs-maçons!» Sur quoi le citoyen Bissolo s'écrie: «A bas la calotte!» Il est aussitôt frappé,

renversé, foulé aux pieds par nos amis et traîné au poste par les agents. L'esprit est excellent aux

Grandes-Écuries. Mais il y a des idées fausses à détruire. Le petit bourgeois ne comprend pas encore que

seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas encore qu'il se grandit en s'inclinant devant

l'Église. Le boutiquier a été empoisonné par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il est contre les

abus du clergé et l'ingérence des prêtres dans la politique. Beaucoup de mes électeurs eux-mêmes se

disent anticléricaux.

- Vraiment! s'écria madame la baronne de Bonmont attristée et surprise.

- Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la même chose en province. Et j'appelle cela être contre la
religion. Qui dit anticlérical dit antireligieux.

- Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore beaucoup à faire. Par quels moyens?
C'est ce qu'il faut rechercher.

- Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents.

- Lesquels? demanda Henri Léon.

Il y eut un silence et Henri Léon reprit.

- Nous avons remporté des succès prodigieux. Mais Boulanger aussi avait remporté des succès
prodigieux. Il s'est usé.

- On l'a usé, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas à craindre qu'on nous use de même. Les républicains, qui
se sont très bien défendus contre lui, se défendent très mal contre nous.

- Aussi, dit Léon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je crains. Nous avons des amis à la
Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent? Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise

ministérielle compliquée d'une bonne petite crise présidentielle.

- C'eût été désirable, dit Lacrisse. Mais ce n'était pas possible. Si c'avait été possible, Méline l'aurait fait.
Il faut être juste. Mélinefait ce qu'il peut.

- Alors, dit Léon, nous attendrons patiemment que les républicains du Sénat et de la Chambre nous
cèdent la place. C'est votre avis, Lacrisse?

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